Devenir son inconnu(e)

Otages
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Otages – © Jean-Louis Fernandez

Dix ans après son arrivée à la Comédie de Valence et avant son départ pour l’Opéra de Lyon, Richard Brunel dit au revoir à son public et crée « Otages ». Une pièce de Nina Bouraoui qui concrétise l’idée que cette auteure se fait de l’écriture : « Un appareil à donner l’éternité. »

Mais l’éternité de quoi ? Ou plutôt, pour qui ? Il est ici question de la destinée d’une femme, Sylvie, que la vie de couple et l’enfer du travail usent et malmènent jusqu’à faire du monde le lieu de désintégration de sa personnalité plus que de sa construction, et de son quotidien le lent processus certain d’affaiblissement d’une identité pourtant si forte. Mais il ne faut pas se tromper : il n’est pas ici question d’offrir à cette femme, un individu parmi d’autres que le malheur rend fous, les fleurs qui orneront les pourtours de son tombeau futur. Celui dans lequel nous la regardons tomber.

Plus que d’elle, c’est la foule que nous formons et du réel qui l’aveugle dont Nina Bouraoui nous parle, et que Richard Brunel met en images. Cette foule ingrate qui enfume les possibles et détruit les âmes pour ne plus faire du monde qu’une pièce chorale de laquelle aucune voix ne s’échapperait. C’est tout ce que nous montre le metteur en scène quand il fait s’écraser le talent personnel de ses comédiens pour les réduire à des ombres projetées sur les murs du décor de Stephan Zimmerli, mais c’est aussi ce à quoi il s’emploie dans le rapport que sa pièce entretient avec le théâtre et la théâtralité.

Ici, pas d’effets de manches ni d’« il était une fois ». Pas de costumes baroques ni de lumières bariolées. Le réel, rien que le réel, gris et sombre comme il peut l’être parfois. Exit le théâtre, alors, et ce dès le départ. Dès l’ouverture de la pièce, qui ne débute pas comme il se devait jusqu’à présent sur le lever d’un rideau de scène, mais sur la lente remontée d’un store californien qui recouvre ce qu’une fenêtre nous cachait de la réalité : l’enfer d’un monde du travail qui étouffe et d’une femme qui souffre.

Une forme, donc, mais pas que, puisque ce qui fait l’intérêt du geste réaliste de Richard Brunel, c’est aussi qu’il parvient à ancrer sa pièce dans le réel sans la laisser se vautrer dans la petite actualité. Celle qui en plus de nous faire honte ne nous permet pas d’avancer quand on ne regarde qu’elle. Ici, on parlera bien de l’oppression exercée par le monde sur une femme, sujet central ces derniers temps, mais sans procéder à sa victimisation, ainsi que nous le faisons trop souvent. Grâce à la voix forte et au regard stable d’Anne Benoît, c’est effectivement au processus de destruction de cette femme que nous assistons, mais à travers la représentation du monstrueux mécanisme qui le permet, lequel n’est pas le fruit de l’action d’un seul, mais de l’envie de tous de rabaisser chacun. Plus que d’une femme seule, c’est donc de la « peur » que celle-ci fait naître chez les autres qu’il sera question, et de la façon dont cette peur permet à la communauté d’accepter que cette femme devienne le monstre qu’elle n’était pas. L’éternité pour qui, alors ? Pour nous tous, espérons-le. Nous tous qui participons de cette engeance et qui au théâtre venons chaque soir tenter de la purifier.

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