Le « Sacre » transfiguré

La Consagración de la primavera
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Au théâtre Vidy-Lausanne, Galván danse en solo sur la partition de Stravinsky dans sa réduction à quatre mains, ici sur deux pianos. S’ajoute à cela une ouverture brève, « Conspiración », composition originale de Sylvie Courvoisier et Cory Smythe, et un finale, « Spectro », dont Courvoisier dit qu’elle l’a écrit « comme un fantôme du “Sacre”qui laisse apparaître la contamination de ma musique par Stravinsky mais sans jamais le citer ».

Ce trio est la somme de trois individualités pétries d’excellence. Que ce soit dans la conception ou la réalisation de leur partie, ils atteignent une telle virtuosité que les mots manquent. En plus de marquer chacun son territoire d’une tenue irréprochable, ils parviennent à une communion et à une concordance entre musique et danse d’une évidente souplesse. Ils se répondent et s’entendent, d’un regard, d’un geste, d’une pulsation, formant un trio d’écoute active qui éveille notre attention et nous garde vibrants et vivants, que l’on soit ou non familier des références musicales et chorégraphiques à l’œuvre.

Les deux musiciens s’accordent aux rythmes de Galván, qui de son côté devient instrument percutant. Au début de « Conspiración », plongeant leurs mains dans la table d’harmonie, ils improvisent sans notes en jouant sur la résonance des cordes. Galván, lui, assis sur un piano renversé, joue des cordes avec ses jambes, dont l’une gainée de rouge rappelle le sacrifice, thème souligné par l’apparition finale de l’image christique lorsqu’il écarte largement ses bras jusque-là tenus serrés derrière lui.

Dans le « Sacre », il passe d’une aire à une autre, délimitée par des matériaux organiques au sol, sableux ou grinçant, remplaçant tout un orchestre par son jeu de jambes tandis que les mains des pianistes volent sur les claviers. Des expressions faciales excessives, presque grotesques, soulignent la folle vitalité musicale à l’œuvre. La force, la précision absolue de son geste, son exactitude et sa tenue nous placent sur le fil de la conscience de la durée. Au-delà d’une maîtrise corporelle, d’un savoir-faire et d’une technique parfaits au service du renouvellement permanent de sa recherche, il y a son point d’ancrage, ce centre névralgique, comme si le milieu de la Terre le traversait, et qu’il dansait là, exactement. Et de ce point, il déplace une énergie redoutable. Didi-Huberman parle d’« immobilité virtuose ». Il y a un paradoxe du mouvement chez Galván entre ce contrepoint fixe et la vivacité, la vélocité qu’il déploie tout autour. Compas céleste, il sait aussi relâcher la tension dans une plus grande douceur et beaucoup d’humour.

On retient un instant où, habillé d’une longue robe noire sculpturale des plis de laquelle il se déploie, le danseur traverse l’espace et se glisse entre les deux pianistes comme une flèche verticale enserrée dans un carquois musical. S’il dit se sentir « comme une jarre pleine de fantômes », il les infuse et les transfigure en les réinventant. Devant le monument de Stravinsky, ils ont tous les trois déposé, inspirés et divinement influencés, un acte de transfiguration.

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