Une métamorphose ratée est quand même une métamorphose

Linda Vista
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Avant même de savoir à quoi « Linda Vista » renvoie – à un quartier de San Diego dans la pièce de Tracy Letts, mais ça pourrait aussi désigner un hôtel, une station balnéaire ou un lotissement aseptisé – on pressent toute la dose de mensonge, de promesse déçue contenus dans ces deux termes. Presque léger à force d’ironie tragique, le titre la pièce semble à lui seul raconter tous les vains efforts que font les hommes et leurs slogans pour tenter de contrer le magma de déceptions qu’est la vie. C’est ce lent déclin, celui de l’âge et des désillusions diverses, que ressent Wheeler, la cinquantaine bougonne, récemment divorcé, lucide et cynique, redoutant par-dessus tout d’être pris pour ce qu’il abhorre : un vieux con, draguant des jeunes filles en chemise hawaïenne et mojito au bord de la piscine de son lotissement. Wheeler est, au contraire, hyper-conscient de ce qu’il est, et c’est sa lucidité qui le rend à fois désabusé et attachant. Réticent à tout volontarisme factice pour tenter d’aller mieux, il finit par voir sa morne routine bouleversée par la présence de deux femmes. La pièce déploie alors le renouveau inattendu du quinquagénaire, son mélange de retour d’entrain et d’échec à venir. Si la mise en scène de Dominique Pitoiset est par moment un peu laborieuse, on finit par se laisser charmer par la personnalité de ce Wheeler, intéressant parce que non évidemment sympathique, plutôt white priviledged plaintif, qui finit par gagner en épaisseur à force de se laisser ballotter par des états contraires. La pièce rend assez bien compte -peut-être aussi fallait-il ces « longueurs »- du jeu d’éloignement et de retour à soi qui s’orchestre dans toute rencontre (en particulier amoureuse). Le texte, efficace, suggère que toute transformation, même soldée par un échec, reste une (re)mise en mouvement des affects, donc une mise en mouvement tout court, communiquant ainsi à l’être le dynamisme existentiel sans quoi la vie n’est pas supportable. C’est ce passage d’une crise à une autre, de l’ennui morne à l’agitation psychique et physique de ce quinqua désabusé, et surtout le jeu du comédien Jan Hammenecker présent sur scène sans interruption pendant les 2h40 du spectacle, qui maintient l’intérêt. Évoluant entre des lieux toujours clos (appartement de Wheeler, restaurant chinois, magasin de photo), les décors évoquent habilement le sentiment d’impasse dans lequel celui-ci se trouve, tout en suggérant aussi le désir d’imperméabilité à l’égard d’un monde extérieur que l’époque provoque. La pièce dose assez bien le rapport aux questions politiques, traitées indirectement, à travers des écrans ou des dialogues qui, mettant en scène l’incompréhension des  échanges entre  hommes et femmes, restituent assez bien quelque chose de l’ère #Metoo.

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