The Possible Memoirs of a Traitor

Une mise en récit possible à Taïwan ou ailleurs

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C’est un lieu commun, mais il est parfois agréable voire important de l’expérimenter à nouveau. Les productions venues d’ailleurs offrent à nos yeux culturocentrés un bain de jouvence, une chance de voir autrement les potentialités de l’outil théâtre. À Taipei, une nouvelle génération de metteurs en scène construit sur les plateaux une iconographie et une dramaturgie très personnelles tout à la fois baignées d’Asie et résolument contemporaines. En s’attaquant frontalement au sujet délicat du HIV (via l’angle de la lutte pour les droits LGBT), le duo Chien Li-ying et Tora Hsu défriche un pan de leur histoire récente et en propose une possible reconstitution documentaire. Le rapport au réel n’est ici qu’un artifice de fiction habile qui permet au public de se laisser aller en confiance dans le récit épique, porté avec enthousiasme par des comédiens tous justes et généreux. Les frasques des fêtes, la sexualité sous contrôle et la difficulté de l’amour quand la maladie envahit le quotidien s’enchaînent sans relâche, avec cette si belle urgence de vivre que seule la confrontation avec la mort permet. L’élément architectural central, pivot de la scénographie, devient tantôt le support des images vidéo tournées en live, une chambre ou une boîte de nuit, un intérieur familial ou encore, une fois les portes fermées, l’extérieur du foyer comme lieu propice aux confidences, sorte d’antichambre au départ. La finesse sans prétention de la mise en scène offre au texte l’écrin qui lui est nécessaire pour toucher à l’universel. Qui que nous soyons, l’intention est accessible sans filtre et nous implique presque malgré nous dans cette saga qui prend les atours d’un manifeste d’une génération meurtrie et stigmatisée que l’on soit aux États-Unis dans les années 1980, en Afrique, en Europe ou à Taïwan dans les années 2000. La difficulté d’aimer, d’assumer son chemin et de préserver ceux qui ne le comprennent pas est évidemment similaire ici ou ailleurs, mais le théâtre de Tora Hsu, loin de l’esthétisme rodé de Christophe Honoré ou du pathos hors d’haleine de Wajdi Mouawad, trouve une voie nouvelle, simple, sans détour conceptuel ni explosion sentimentale. Un théâtre pensé pour ceux qui le regardent.

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