(c) Rahi Rezvani

Après le somptueux “Vessel” qui tourne à travers le monde depuis, déjà, 2015, le duo formé par le chorégraphe Damien Jalet et le plasticien Kohei Nawa revient à Chaillot avec une création non moins fulgurante, “Planet [wanderer]”.

Entre “Vessel” et “Planet [wanderer]” il y a eu l’arrivée d’une pandémie dont on n’arrive pas à voir le bout, et la naissance d’une vague d’éco-anxiété sans précédent au sein des populations. Si les deux spectacles étaient, dès le départ, pensés comme un dyptique inspiré du “Kojiki” — recueil de légendes japonaises populaires ayant influencé la pensée shintoïste — on ne peut s’empêcher de voir dans “Planet [wanderer]” des échos de la crise dans laquelle nous sommes plongé·es.

Il est difficile de savoir, et cela sera sans doute laissé à l’appréciation de chacun·e, si la planète de ce spectacle est la Terre peuplée des tout premiers — à moins que ce ne soit les tout derniers — être humains, ou une planète autre, que nous tenterions de coloniser après avoir détruit la nôtre. La scénographie de Kohei Nawa fait ainsi résonner en nous le fameux Unheimlich cher aux romantiques allemands, popularisé par Freud dans la traduction de Marie Bonaparte : l’inquiétante étrangeté. C’est cette étrangeté, à la fois si proche et si lointaine de nous, qui plonge le public dans un état de fascination qui confine à la transe.

Entre obscurité et lumière, entre sable qui confine au noir et paillettes, les huit danseurs et danseuses évoluent dans un décor aussi familier qu’hostile. Est-il encore envisageable de bâtir sur des ruines ? L’harmonie entre les humains et leur planète est-elle enfin possible ? Au fil de la représentation, l’environnement et les corps se modifient mutuellement, chacun laissant son empreinte sur l’autre, la Nature grignotant les corps à mesure que les corps tentent de lui imprimer leur marque, jusqu’à la fusion érotico-horrifique du dernier tableau. Comme dans “Vessel”, Damien Jalet et Kohei Nawa continuent de travailler le corps humain comme tout autre matériau, ni plus ni moins, dessinant ainsi une symphonie écologique de corps mutants luttant avec les éléments.

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