Les sens de l’être

Herculine Barbin : Archéologie d'une révolution
Par

© Pierre Planchenault

Il a été beaucoup question, à propos du texte d’Herculine Barbin, dite Alexina B., porté sur le plateau par Catherine Marnas, de la personnalité de l’auteur. Et comment ne pas être bouleversé par la puissance d’un tel texte, retrouvé à côté du corps inanimé de Barbin, après sa mort tragique en 1868 à Paris ? Comment ne pas ressentir l’émotion qui dut être celle de Michel Foucault lorsqu’il décida de tirer de l’oubli, à l’instar de Yuming Hey incarnant Barbin et surgissant du linceul, ces tragiques souvenirs d’un être humain condamné par ses contemporains à la misère et au suicide de l’âme et du corps ? Mais c’est de théâtre que nous aimerions parler, car, si nous sommes convaincu, comme le dit Catherine Marnas, qu’il y a eu une véritable rencontre entre la directrice du TNBA et le texte, il n’en reste malheureusement, en termes de dramaturgie, que peu de traces. Il aurait fallu assumer la puissance pleine et entière du texte, son aridité même, sans tenter de créer des effets spectaculaires que ce soit par le mimétisme de gestes redoublant la parole de manière inutile, par des projections vidéos ou un tapis sonore qui, malgré sa qualité, étouffe le texte. Le puissant soliloque final d’Herculine devenue Abel, par la force du droit et le changement d’habit, aurait par exemple gagné en profondeur. La voix seule de Yuming Hey – particulièrement inspiré à ce moment-là – suffisait à faire éclater la révolte.

Catherine Marnas, en voulant faire d’un récit œuvre théâtrale, a peut-être affadi la potentialité théâtrale d’un texte qui lui aurait permis d’irradier. Reconnaissons cependant qu’elle a évité une relecture trop contemporaine, voire uniquement militante, de ces ultima verba pour faire entendre le véritable message légué par Barbin : un message d’humanité. En effet, comme le rappelle Michel Foucault dans sa préface au manuscrit de Barbin, « ce sont [les] changements d’option et non pas le mélange anatomique des sexes qui ont entraîné la plupart des condamnations d’hermaphrodites » dans les temps anciens. Autrement dit, c’est la sexualité ambivalente qui a pu être condamnée encore au XIXe siècle. Catherine Marnas le montre bien. Le désespoir de Barbin, au-delà des souffrances qui déchirent son corps de part en part, est de n’avoir pas pu aimer librement. La nature ne donne pas naissance à des monstres ; ce sont les hommes qui font les monstres. Nous avons condamné Barbin à mourir.

Toutes les critiques de circonstance que nous avons pu faire s’effacent finalement devant cette seule idée : Catherine Marnas a tiré de l’oubli ce texte et nous a permis au moins de l’entendre distinctement, clairement en un temps où l’humanité se replie sur elle-même. C’est cela qui importe.

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