Attention mesdames et messieurs

Dark Circus
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Voilà une proposition artistique qui fait du bien. Musique electro à jardin, encre de Chine, sable et marionnettes à cour. Le duo de Stereoptik offre aux enfants de tout âge une des plus belles découvertes du Festival d’Avignon 2015.

Dark Circus

Dark Circus

Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet créent devant nos yeux ébahis un monde suranné, vintage en noir et blanc, à l’atmosphère proche des saloons – la sépia en moins – et de certains films de Tim Burton ou de Terry Gilliam.

De guingois, dépressifs, les personnages de ce cirque, marionnettes à la mâchoire désarticulée, ne vivent pas au pays de Candy. « Venez nombreux, soyez malheureux », scande le mégaphone pour attirer la foule. Le malheur ne se cache plus, chaque numéro se termine par un drame tandis que l’art dramatique se déploie avec poésie et tendresse. Bon, l’homme canon est projeté dans l’espace, le lion dévore le dompteur, la trapéziste rate sa figure… Les chutes sont dures. Paradoxalement, ces numéros qui finissent tous mal endorment la peur qui nous saisit quand le funambule déambule à 30 mètres du sol. La chute est dure mais programmée, reste la beauté du geste.

L’univers du cirque porte en lui une ambivalence ; la sortie au chapiteau est associée à l’enfance, pourtant les clowns font parfois peur – on se souvient de ceux qui terrorisaient les foules il y a quelques mois – et les numéros traditionnels proposés convoquent le bizarre, le dangereux voire le morbide. La coulrophobie s’explique par l’imaginaire lié au clown maléfique (Joker bien sûr) mais peut-être aussi car derrière le masque il est impossible de voir le visage et donc de décrypter et d’anticiper les réactions. Le lâcher-prise n’est pas à la portée de tous.

La collaboration avec Pef, qui a signé notamment les succulentes histoires du Prince de Motordu, met en mots ces fantasmes circassiens et retourne la situation avec une grâce et une poésie qui chopent au cœur. Vous connaîtrez désormais la genèse et le pouvoir du fameux nez rouge : il réenchante le monde, rend la vie et provoque la joie.

Techniquement, ce spectacle laisse pantois. La création en-train-de-se-faire, là, devant nous, sur le plateau. Pas de dispositif supersonique mais deux tables et un écran. Le geste est précis, fluide, terriblement efficace. Un simple mouvement du doigt et voilà la route qui conduit au chapiteau, la foule qui s’installe, la piste aux étoiles. Les figurines en papier ou en porcelaine exécutent leurs numéros, et les mains des deux garçons réalisent des prouesses. Mise en abyme de la performance, la fiction et les conditions de réalisation de la fiction. Le spectacle est partout, le public des Pénitents blancs envahi de réactions multiples : rire, surprise, étonnement et finalement gratitude.

Voilà une proposition artistique où l’expression désormais en vogue « tout public » prend son sens. Combien de spectacles qui s’adressent aux enfants ne les considèrent pas comme des êtres dotés d’une intelligence du monde et d’une envie constante de découverte ? Souvent, ces « jeunes publics » cèdent à la facilité, au rire bête, aux belles images creuses. C’est niais, et quid de l’implication des comédiens ? « Dark Circus » vient réveiller en chacun l’émerveillement, cette nécessaire capacité à regarder le monde avec des yeux neufs. En s’adressant à l’enfant, cette fable permet de rêver plus grand.

Peu connue et donc peu attendue, la compagnie Stereoptyk a apporté dans ses bagages cette fraîcheur et cette évidence dont le public d’Avignon avait bien besoin.

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