Babel la vie

Babel 7.16
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BABEL 7.16 - Chorégraphie : Sidi LARBI CHERKAOUI, Damien JALET - Musique : Patrizia BOVI, Mahabub KHAN, Sattar KHAN, Gabriele MIRACLE, Shogo YOSHII - Conseil musical : Fahrettin YARKIN - Scénographie : Antony GORMLEY - Assistanat chorégraphique : Nienke REEHOST - Dramaturgie : Lou COPE - Texte : Lou COPE, Vilayanur RAMACHANDRAN - Costumes : Alexandra GILBERT - Lumière : Urs SHOENENBAUM, Adam CARREE- Avec : Aimilios ARAPOGLOU - Magali Casters CASTERS - Navala "Niku" CHAUDHARI - Sandra DELGADILLO - Francis DUCHARME - Jon Filip FALHSTROM - Leif FEDERICO FIRNHABER - Darryl E. WOODS - Damien Fournier FOURNIER - Ben Fury FURY - Aliashka HILSUM - Ulrika KINN SVENSSON - Kazutomi "Tsuki" KOZUKI - Paea Leach LEACH - Josepha MADOKI - Christine LEBOUTTE - Nemo OEGHOEDE - James O HARA - Helder SEABRA - Mohamed TOUKABRI - Majon VAN DER SCHOT - James VU AHN PHAM - et les musiciens : Kazunari ABE, Patrizia BOVI, Mahabub KHAN, Sattar KHAN, Gabriele MIRACLE, Shogo YOSHII - Dans le cadre du 70eme festival d Avignon - Lieu : Cour d Honneur du Palais des Papes - Ville : Avignon - Le : 19 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

(c) Christophe Raynaud de Lage

On ne s’attendait évidemment pas à du Pieter Brueghel l’Ancien sur les murs du palais des Papes. Ni à une reconstitution de Shinar dans la cour. Une évocation tout au plus… On espérait voir davantage. Davantage que ce « Babel »-là, un spectacle souvent agréable, mais particulièrement verbeux, et en surface aux pourtant multiples tableaux délicats et parfois très beaux…

En réalité, on espérait voir s’envoler les mots, redécouvrir un nouveau langage, transcender la limite du verbe par le corps. Autrement dit, on rêve d’un nouveau mythe : un « Babel » qui, au lieu de séparer les hommes, les disperser et briser leur arrogance, les réunirait autour d’un nouveau langage, celui de la danse et du corps, un « Babel » qui redonnerait plus de corps au collectif.

C’est pourtant bien ce qu’ont semblé désirer faire les deux chorégraphes belges, qui travaillent ensemble régulièrement depuis plusieurs années, dans cette nouvelle version de leur « Babel (words) » de 2010. Hélas, on parle beaucoup dans ce spectacle qui aurait pu mettre davantage le corps au centre des solutions à l’incommunicabilité. C’était d’ailleurs l’objet du très beau préambule qui inaugure le spectacle. Un retour à la langue du corps. Mais la suite du spectacle, à l’instar du « Babel » de 2010, surfe sur l’humour, un humour du mot qui sonne maladroit et n’évite aucun cliché sur les communautés… En outre, il s’embarrasse de nombre de tirades « stand-up » aux allures mi-pédagogiques mi-second degré au cours desquelles un discours sur les différences, l’universalité, la nécessité de l’autre, les difficultés de communiquer dans un monde où la communication (via les nouvelles technologies notamment) prend une importance de plus en plus grande, est passé au tamis de l’ironie, et reste – dommage – en surface.

« Babel 7-16 », au détour de quelques tableaux collectifs maîtrisés, ne manque pas de s’enliser dans certaines scènes gênantes (celle par exemple, interminable, d’un retour au primitif). On ne sait quoi penser non plus du maître de cérémonie de ce ballet, un Nimrod sympathique qui surfe sur les identités revendiquées… En tout état de cause, les danseurs, de toute origine, font valoir leurs différences dans ce récit illustré du mythe : la recherche de l’unité échouant, chaque groupe finit enfermé dans sa structure métallique. Ces modules d’Antony Gormley donnent à ce « Babel » un ensemble architectural élégant qui permet, c’est une réussite, un incessant chassé-croisé entre la danse et le récit, une imbrication de l’un dans l’autre, suggérant des lieux divers et restructurant l’espace qui prend une dimension particulière dans la Cour. Ces éléments de scénographie, représentant les cinq continents, sans cesse en mouvement, jusqu’à se réunir pour former la Tour, sont l’élément central de la narration du spectacle, jusqu’à ce qu’après l’échec de la construction, dans un joli tableau final mais ô combien appuyé, chacun se retrouve enlacé, par les pieds : c’est sans ces cages/continents, sans les mots, et par les pieds que chacun avancera vers davantage de cohésion. L’impression collective est massive (le nombre de danseurs a été doublé par rapport à 2010) mais trop peu exploitée, ou trop polluée par l’irruption du discours.

Ce « Babel » version 2016 est trop illustratif, trop dispersé pour espérer élever la performance dans les essences mythiques qu’il aurait dû embrasser. Il regorge pourtant d’instants élégants, voire forts, particulièrement ceux qui incluent les chants ou les percussions, ou ceux qui donnent leur place aux tableaux collectifs, mais l’humanisme affiché et l’esthétisme recherché suffisent-ils à transcender le sujet ?

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