Conférence de choses

King of Comedy

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On pourrait ne venir à Avignon que pour ça. Chaque matin, à 10 h 40, Pierre Mifsud règle son minuteur sur 53 minutes et 33 secondes exactement. Le ton est donné : la « Conférence de choses » verse dans l’humour absurde. Absurde mais méticuleux. Le conférencier azimuté propose un cycle de conférences en neuf parties, chacune interrompue par la sonnerie du fameux minuteur et où chacun peut piocher ce qui l’intéresse ou l’amuse.

En sortant de la conférence, on a ri mais on se sent aussi moins bête. Car l’humour est érudit. Bien évidemment invérifiables, les informations délivrées sont pourtant si pointues qu’on peine à croire qu’elles ne soient pas vraies. Et c’est ce qui amuse. Rappelez-vous, au lycée, votre professeur préféré qui mêlait la petite histoire à la grande, émaillant ses cours d’anecdotes amusantes pour que vous reteniez mieux ce qu’il vous enseignait. C’est exactement ce qui se passe ici. Pierre Mifsud, c’est à la fois votre prof d’histoire, votre prof de philosophie, votre prof de géographie et votre prof d’histoire de l’art, celui qui ne paie pas de mine (les spectateurs ne s’arrêtent pas de parler sitôt que le comédien entre en scène et mettent quelques secondes à comprendre ce qui se passe), arrive avec un sac à dos plus gros que lui, s’assied sur la table et pas sur la chaise parce qu’il est cool, et parle, parle, parle.

Le pari est fou mais réussi. Parti de l’histoire du nom de la rue Thiers, voisine du théâtre où la conférence se donne, François Mifsud en arrive aux tablettes de chocolat et à Cecil B. DeMille prêtant sa voix à Dieu dans « Les Dix Commandements ». On aurait envie que la conférence ne s’arrête pas tant on sent qu’ici tout est prétexte à un jeu de mots, à un souvenir, à une histoire amusante. On voudrait lever le doigt pour poser des questions à ce professeur Nimbus pour participer, nous aussi, à ce cours de pataphysique.

On peut choisir de s’accrocher pour suivre de bout en bout le cours magistral qui nous est dispensé. On peut aussi choisir de picorer çà et là, de se laisser aller à rêvasser, tendance écoute flottante psychanalytique, et attraper des bouts au passage. Le vrai talent de Pierre Mifsud et de François Gremaud, c’est de faire croire que tout est improvisé, réminiscence des comptines enfantines en marabout-bout-d’ficelle, alors que tout est forcément réglé au millimètre, comme une symphonie. Comme chez tous les grands, c’est de la précision que naît le rire.

On s’est surpris, quand le minuteur placé dans le sac à dos a sonné et qu’on ne l’a pas entendu, à espérer que là aussi c’était une blague, que rien n’avait sonné et que la conférence allait continuer. On a regretté, aussi, de ne pas avoir pu comprendre les références à la conférence précédente. On a envisagé, enfin, d’aller voir l’intégrale de la conférence le 17 juillet à la Collection Lambert. Car la « Conférence de choses », dans son intégralité, dure huit heures. On comprend alors que la conférence est pensée comme une performance physique, comme une installation d’art contemporain qui se rapproche des théories de Jonas Mekas concernant ses films expérimentaux projetés non pas dans des cinémas mais dans des galeries : on va, on vient, on regarde un bout, on sort prendre un café et on revient. Mais on le confesse, chez I/O, on a bien envie d’enchaîner les huit heures tant on a succombé au charme de Pierre Mifsud. Pour participer à l’expérience collective et ressortir hallucinés, changés par cette traversée intello mais pas chiante.

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