Danse obsessionnelle

OCD Love
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Tout commence par un triangle de lumière, où un corps féminin se déploie dans des arabesques brisées, extrêmement organique, comme la danse identitaire d’un animal mythique. C’est le point de départ du récit scénique d’« OCD Love », au degré de technicité impressionnant.

La compagnie L-E-V (« cœur » en hébreu) a été fondée en 2013 par Sharon Eyal, ancienne danseuse de la Batsheva, et Gai Behar. Avec « OCD Love », comme l’indique le titre, c’est l’amour « obsessive compulsory disorder » qu’ils explorent. La pièce s’appuie sur les textes du jeune poète américain Neil Hilborn, lui-même atteint de ces troubles compulsifs, dont les vidéos de slam ont déjà fait le tour du Web, et qui scande : « She loved that I had to kiss her goodbye sixteen times […]. When we moved in together, she said, she felt safe, like no one would ever rob us / Because I definitely locked the door eighteen times. » Pour représenter l’obsession, chacun des danseurs développe un phrasé original et puissant, où l’on sent l’influence énorme du style gaga inventé par Ohad Naharin, de la Batsheva : postures souples, alternance de mouvements lents et rapides, importance des étirements, et surtout « danse profonde » au sens où pouvait l’entendre Jerome Andrews. Cette tension si particulière propre au travail sur la jonction entre os et chair crée un envoûtement irrésistible. Naharin a l’habitude de parler d’« exploration du mouvement multidimensionnel » pour qualifier son travail, et l’on comprend pourquoi.

La chorégraphie laisse par moments un goût de démonstration physique un peu appuyée, mais comment ne pas succomber à la tonicité et à l’intensité des six danseurs ? Sharon Eyal n’est pourtant jamais aussi convaincante que dans les parties solo, les formes collectives étant d’inspiration plus classique. Le sens du surgissement dans chaque apparition individuelle est saisissant, notamment chez le Canadien Darren Devaney, sorte de faune ensorcelant. Chaque danseur est invité à pousser la singularité de ses mouvements jusqu’à l’exagération, à accepter un lâcher-prise sur la bizarrerie, voire la maladresse assumée des formes auxquelles le corps conduit dans son processus de désarticulation. Tout cela confère à « OCD Love » une étrangeté à la fois belle et obscure, renforcée par l’énorme travail sonore d’Ori Lichtik, troisième larron de L-E-V. La musique est essentielle au projet, flirtant avec la polytonalité, allant de nappes atmosphériques à de la techno industrielle, comme un flot presque jamais interrompu mais sans cesse mouvant.

Malgré cette maîtrise évidente des corps et de l’espace, le spectacle souffre d’un problème dramaturgique qui peut laisser un arrière-goût de circonspection. Les thèmes de l’obsession, de la répétition liées à l’amour auxquels invite le propos d’« OCD Love » ont été traités abondamment en danse mais ne sont finalement ici qu’esquissés, prétextes, à l’exception de courtes séquences où les danseurs se rapprochent en un érotisme étrange. On aurait aimé plus de radicalité et d’innovation autour de ce fil rouge explicitement assumé. Peut-être le revers du fait de tenir un propos trop conceptuel dans les notes d’intention de certains spectacles de danse ?… Cette réserve mise à part, il est difficile de ne pas succomber à la jubilation d’une chorégraphie aussi élaborée que précise. De l’amour TOC, certes, mais pas en toc.

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