Initio, opéra chorégraphique

Danseurs, chanteurs, musiciens… une communauté engagée

Par

L’espace est dans la pénombre, des formes humaines, nombreuses, se déplacent à quatre pattes, les musiciens apparaissent en fond de scène comme enchâssés dans une cage de lumière. Le temps s’écoule sous nos yeux. Seule la fulgurance d’une course ou d’un geste et la voix du contre-ténor (Rodrigo Ferreira) vient briser la sérénité présente… Un rien de primitif s’installe sur le plateau.

Cette image d’une communauté errante à la recherche de l’ailleurs qui va combler ses vœux, définit « Initio, opéra chorégraphique ». Le voyage spirituel et initiatique dans lequel les artistes nous embarquent est poignant. L’égarement spatial, la solitude, la douceur de l’espoir, la violence disent la quête. Et dans ce rite communautaire – ou ce rituel que l’on peut penser liturgique – la voix de l’ermite désigne l’inéluctable : « Lorsque l’âme fatiguée d’errer, lasse des travestissements, menace de d’éteindre il faut se mettre en route. »

La tonalité est ténébreuse. Les trois langages que sont la musique, le texte et la danse sont à l’œuvre et frémissent dans une méditation commune qui crée sur le plateau comme un recueillement palpable. L’écriture, proche de l’expressionnisme dans le fond comme dans la forme, engendre en nous des états à la fois corporels et émotionnels qui nous mettent hors du temps. Ce qui fait la force de la danse – la rencontre du temps, de l’espace et du mouvement dans une intention – entre en résonnance avec la musique et les voix. Et les corps quels qu’ils soient trouvent leurs propres chemins d’expression. La séquence où tous les interprètes se rejoignent, forment une sorte de cortège animé, se déplacent en cercle sur le plateau avec ferveur en témoigne. Et à l’acte 2, lorsque les six musiciens s’emparent du plateau, jouent avec aisance allongés sur le sol dans des positions qui contrarient les codes d’écoute et troublent l’entendement, le chef d’orchestre (Maxime Pascal) au milieu d’eux dans une gestuelle qui pourrait être portée par un danseur, on comprend que le pari est gagné. Danseurs, musiciens, choristes, chanteurs animés d’un même désir construisent l’œuvre ensembles. Et c’est là la force de ce travail : rien n’est assujetti à rien…

Tatiana Julien (la chorégraphe) porte en elle depuis plusieurs années cette volonté de faire se rapprocher les arts et si « Initio » est nommé « opéra chorégraphique », la raison en est qu’elle a trouvé dans cette forme la possibilité de renouer avec la notion d’art total qu’elle recherche. Pour elle, il ne s’agit pas de jouer avec le concept opéra mais bien de s’engager dans la définition d’un nouveau genre. « L’objet opéra, le texte, la musique sont conçus pour se déployer dans des logiques chorégraphiques », analyse Pedro Garcia-Velazquez le compositeur, « les danseurs sont des personnages muets certes mais leurs corps parlent et résonnent ». Sa musique suit les métamorphoses et les transformations sensibles des interprètes, va chercher des sonorités actuelles et ne néglige pas l’apport des sons du plateau. Elle sonde les corps et les rend puissants. Le livret d’Alexandre Salcède balise le chemin, ses mots nous font vaciller du vide à l’espoir et génèrent le chaud autant que le froid. L’ermite, l’homme frénétique, la femme révoltée, la danseuse, le jeune homme fragile et surtout la Sibylle (Tatiana Julien mais aussi la soprano Léa Trommenschlager)… De ces caractères, il en extrait l’essence qui nous donne à voir l’humanité dans sa complexité. Pas de texte à dire pour eux mais des états de corps qui révèlent des êtres à la présence forte qui s’imposent au regard.

Concevoir et réaliser un opéra est en soi ambitieux. Envisager que le corps et le mouvement soient les éléments fondateurs de l’écriture musicale, chorégraphique et textuelle s’apparente à de l’audace. Cinq danseurs, deux chanteurs, six instrumentistes, un chef d’orchestre et un chœur composé d’une vingtaine de personnes se sont engagés dans cette recherche mettant autant leur technique que leur imaginaire au service d’une œuvre inattendue. La connivence des artistes s’exprime fortement dans l’union quasi naturelle de leurs expressions, c’est ce qui permet à une forme nouvelle d’émerger. L’univers artistique dans lequel nous plonge la chorégraphe Tatiana Julien, le compositeur Pedro Garcia-Velasquez et l’auteur Alexandre Salcède est bien séduisant.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par