On Being an Angel

Francesca Woodman, l’ange derrière le miroir

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Sur les quelque 800 négatifs produits par Francesca Woodman, seuls 100 à 150 sont montrés dans les expositions publiques. La dernière en date, « On Being An Angel » est le fruit d’une curation par le Moderna Museet de Stockholm. Elle a tourné un partout dans le monde depuis 2016, notamment à la fondation Cartier-Bresson à Paris, et ici au Finnish Museum of Photography.

Nous avons besoin d’anges fracassés. Comme si, en se brisant sur la glaise noire de la mort, ils faisaient jaillir une lumière sans laquelle nous ne saurions vivre. Ces fragments d’étincelles recueillies dans un autre monde, ils nous en font l’offrande. P. B. Shelley, Georg Büchner, Isidore Ducasse, James Dean, Kurt Cobain… Et peut-être la plus jeune d’entre tous, suicidée à 22 ans à New York : Francesca Woodman. Sa courte vie, sa fin tragique, l’intensité de ses clichés, l’omniprésence de nus féminins, tout contribue à brouiller les pistes et à forger un mythe Woodman où s’engouffrent les fantasmes psychanalytiques sur les sources interprétatives de son œuvre, qui finissent généralement par surdimensionner ses névroses et la calquer sur une Sylvia Plath. Inconnue de son vivant, Woodman n’a réalisé aucune interview ni laissé aucune image filmée à l’exception des ses propres (courtes) séquences d’art vidéo. Son seul témoignage écrit, les quelques notes d’un fin cahier de notes intitulé « Some Disordered Interior Geometries », jamais réédité depuis les années 1980, et dont les quelques exemplaires survivants parmi les 500 copies d’origines se négocient aujourd’hui à près de 15 000 dollars…

Chaque exposition porte donc une charge émotionnelle d’autant plus forte, comme la poursuite de cette dialectique jamais résolue entre la présence et l’absence qui était le cœur du travail de la photographe américaine. Présence démultipliée par le nombre des reproductions, pourtant de taille majoritairement modeste (13×13 cm). Mais surtout par la surenchère de la représentation du corps, à commencer par celui de Francesca elle-même. Quelle présence plus immédiate que celle de la chair ? On la retrouve sous toutes ses dimensions – esthétisante, érotique, funèbre, SM – mais jamais vulgaire ou pornographique. Le corps est travaillé par un subtil jeu d’ombre et de lumière dans une mise en scène d’appartements décatis et d’objets vintage qui rappellent à la fois l’esthétique gothique et surréaliste. Des corps dont le visage est le plus souvent coupé ou masqué. Des corps nus (n’est-ce pas la meilleure façon de se cacher que de tout dévoiler ?). Avec, en point culminant, l’année 1976 (elle n’a que 18 ans !) et la série de photos réalisées dans le Rhode Island, dont la fameuse silhouette découpée dans la peinture blanche, qui se retrouve dans la séquence de films diffusés au cœur de l’exposition.

On aura toujours trop dit, ou pas assez, sur Francesca Woodman. Il ne reste qu’à se confronter, physiquement, à sa présence fragile permise par la photographie, comme l’empreinte d’un fantôme laissé dans la poussière. Un mal-être éternellement figé dans l’adolescence, bien sûr, mais tellement plus que ça… Le mot de la fin, laissons-le à Rimbaud, autre étoile tombée du ciel, qui semble dire à Francesca : « Arrivée de toujours, qui t’en iras partout. »

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