Lever le voile de nos certitudes

Ce qui nous regarde
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À l’heure où, à la moindre pensée qui nous traverse, chacun dégaine son mobile comme on sort son colt pour tirer 140 caractères à bout portant dans la grande discussion mondiale, le théâtre résiste encore et propose toujours une vraie, longue et mûrement réfléchie « prise de parole ». Et c’est toujours paradoxal. L’artiste partage une vision du monde, c’est un geste profondément intime, personnel et à la fois complètement tourné vers les autres car destiné à rencontrer un public. Bien sûr, il y a des tonnes de façons d’organiser cette rencontre, mais j’aime à observer deux grandes tendances.

Une fois que vous avez la parole, vous avez la possibilité de faire quelque chose d’incroyable. Un « truc » venu de nulle part qui ajoute une pierre encore inconnue au majestueux édifice de la culture commune et qui servira de référence à ceux qui voudront prendre la parole après vous. C’est la quête des grands explorateurs de l’Art. Il y a une autre façon d’utiliser cette prise de parole. Celle-ci ne consiste pas à partir à la découverte des étendues vierges de la beauté formelle, mais à poser un regard sur nous-mêmes et sur ce qui constitue notre paysage commun. Et c’est ce que réussit brillamment Myriam Marzouki avec « Ce qui nous regarde ». Chercher à comprendre grâce aux outils de la représentation. Interroger l’actuel. S’en servir comme d’un matériau poétique, non pas pour déballer ce que nous avons à dire sur le monde, mais pour écouter ce que le monde a à nous dire. Faire l’expérience collective et ritualisée du changement de perspective. Développer une dramaturgie de la révélation. « Lever le voile » sur nos certitudes et valoriser le doute et le questionnement.

Une jeune fille voilée boxe dans le vide, se battant contre un ennemi imaginaire, tandis que la musique électronique monte comme une vague qui s’apprête à déferler sur nous. Un homme récite jusqu’à en perdre le souffle l’épître de saint Paul aux Corinthiens qui fonde la domination masculine dans le Nouveau Testament. Une femme raconte la distance qui s’est installée entre elle et la nourrice de son fils depuis que celle-ci porte un foulard. Chaque séquence est comme une petite capsule, une variation, une approche, un art de tourner autour de la question du voile, sans jamais chercher à y répondre mais plutôt en tâchant d’en déterminer les contours, d’en éprouver les angles et surtout de susciter l’envie d’en savoir plus. Les acteurs sont tour à tour personnages fictifs et « eux-mêmes » mis en jeu, dans un processus d’allers-retours entre adresse au public et quatrième mur, éclatant toujours la bulle avec justesse. La vidéo tantôt donne du champ à l’imaginaire, tantôt donne à voir une réalité historique (on pense à l’image bouleversante de ces femmes algériennes « dévoilées » de force par les colons pour le bien de leur émancipation). La musique électronique jouée en live accompagne l’idée que notre réflexion et notre ressenti sur le sujet sont en cours d’élaboration et qu’ils pourraient ne jamais cesser de l’être. Mais Myriam Marzouki, et c’est remarquable, convoque aussi son histoire personnelle, photos et récits de famille, et témoigne par ce geste d’un réel engagement dans le discours scénique. Enfin, refermer le rituel en donnant à voir et à entendre celles qui vivent ces problématiques au quotidien dans une vraie et mûrement réfléchie prise de parole, c’est aussi démontrer que le théâtre peut être un art éminemment politique, lui qui nous fait tendre l’oreille et écarquiller les yeux là où notre indifférence s’en tient aux préjugés. Or, ces continents d’humanité qui restent encore à explorer sont immenses, et leur beauté est sans pareil.

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