Thaumaturgie théâtrale

Sopro
Par

© Christophe Raynaud

Sur le plateau vide d’un théâtre des Carmes mort noyé sous les décombres d’une réalité destructrice, Tiago Rodrigues propose à son public de prendre le temps pour mieux le voir : de « refuser le chahut du monde » pour, peut-être, « rester en vie ».

Mais comment cela est-il seulement possible de croire à ce point en la capacité d’un art de soigner les maux du monde ? Comment croire avec autant de force qu’avec quelques vers déclamés sur une scène il sera possible de contrer toute la marche de ce temps qui écrase les âmes et tue les hommes ? C’est impensable et c’est pourtant bien ce que Tiago Rodrigues nous dit à longueur d’histoires, alors qu’il ne cesse par son œuvre de démontrer qu’à défaut « d’aimer les choses tant qu’elles existent », il reste possible de contrer l’oubli par l’émergence d’un souvenir constructif qui jamais ne se confond avec la nostalgie.

C’est donc ici ce qu’il fait une fois de plus, alors que sur scène s’avance la trouble silhouette de cette femme-souffleuse et que devant nous se tisse l’histoire de sa vie. De cette vie passée dans le noir à veiller à ce que jamais le fil du rêve ne se brise. Car c’est bien cela que Cristina Vidal incarne : la posture d’une souffleuse devenue Charon des eaux du Styx en charge de ramener les acteurs titubants des rives du réel dégradant à celles ensoleillées de la fiction qui nous lie. Ce faisant, c’est alors toute une idée du théâtre qui s’affiche sur la scène : celle qui veut faire de lui cet art impalpable et pourtant indispensable qui nous maintient hors du chahut du monde pour nous laisser rêver en la possibilité d’autre chose.

Vision assez classique, somme toute, mais que Tiago Rodrigues parvient à incarner mieux que jamais dans “Sopro tant il assume sa position de thaumaturge mystique à mesure que le bruit du vent s’empare des murs effrités de ce cloître du XIIIe siècle. Par ses mots, il affirme effectivement non seulement sa croyance en la possibilité du théâtre de soigner les âmes, mais aussi sa capacité à se faire le passeur de cette idée, car s’il est bien une chose qui apparaît certaine, c’est que le dramaturge portugais n’est pas atteint de ce que Barthes nommait étrangement « trouble du langage » pour parler de l’impossibilité qui nous étrangle parfois lorsque nous tentons d’exprimer une émotion. Ici, tout est émotion et nous ramène à l’essentiel : la vision d’un théâtre qui résonne comme « l’appel au dehors » dont parlait Blanchot. « Un dehors qui ne soit ni un autre monde, ni un arrière monde », mais le monde dans lequel nous voulons vivre, tout simplement.

Et alors, quel est ce monde ? Un endroit sans la maladie du temps, nous raconte cette pièce. « J’organise une sculpture comme on soigne un malade », disait Louise Bourgeois. A sa façon, Tiago Rodrigues s’inscrit alors dans ses pas, quand au fil de ses pièces s’affiche peu à peu la volonté qu’il a de guérir le monde de cette plaie suintante de l’histoire qui barre son visage ; il fait œuvre de prophétie quand il fait dire à Cristina Vidal cette phrase aussi sublime que désespérante : « Vous vous souviendrez de tout. »

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