L'uomo che cammina

Origines et fin de l’histoire

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Photographie d’une représentation de la performance dans la ville de Cagliari ©DR

C’est le Christ que nous suivons. Lui-même ou bien ce qu’il incarne, alors que nous marchons dans les rues de Rome derrière la silhouette gracile d’un homme aux cheveux longs dont nous ne verrons presque jamais le visage pendant les sept heures que dure la randonnée. Une épopée traversée d’images qui peu à peu la déforment, puis la transforment, jusqu’à faire de l’instant sportif un des moments de théâtre les plus forts, radicaux et poétiques de ces dernières années.

Le Christ, oui. Et nous ses apôtres. Rien que cela. Mais oubliez tout ce que vous savez de l’histoire. Ainsi qu’à Malte les pleurs de Marie-Madeleine se confondent avec le sel de la Méditerranée, à Rome ne reste plus d’eux que le bruit séculier des torrents du Tibre. L’histoire alors peut recommencer, bien loin de Bethléem, au cœur des allées de velours d’une des plus belles basiliques agnostique de la ville : le Teatro Valle. Ici, rien n’est hasard, et à l’image de la mystique juive, dans laquelle tout ce qui arrive était écrit, le spectacle est millimétré. Si c’est donc dans le Teatro Valle que nous nous trouvons avant de nous mettre en marche derrière cette silhouette christique, c’est bien sûrement parce qu’il est le plus ancien théâtre en activité de la cité, mais aussi un des lieux où dans cette Europe moribonde un idéal s’est créé en 2011, jusqu’à parvenir à proposer au monde un nouveau mode de vivre ensemble. Pour cela, et pour d’autres choses encore. Peut-être un peu aussi parce que dans cette histoire qu’on s’apprête à nous raconter, il ne semble plus rester qu’une seule certitude accrochée au cœur de ceux qui habitent les décombres : la nécessité d’un art vivant.

Apôtres de ce savoir, nous partons en martyrs sillonner les rues d’une ville pour lui annoncer la nouvelle, mais surtout pour constater ce faisant que depuis le début de l’histoire et la naissance de nos dieux les prières que nous adressons au ciel n’ont rien fait d’autre que d’empêcher les hommes de penser au monde. Du sublime des rues du cœur de cette ville-civilisation millénaire, nous nous éloignons donc peu à peu pour quitter la protection des mamelles de la louve capitoline et nous enfoncer dans les dédales de la circonférence urbaine. Effarant dédale qui fait se transformer sous nos pieds les pavés de pierre taillés main en canettes de bière, carcasses de voitures et seringues usagées, avant de nous conduire au sommet de l’une des sept collines qui entourent la ville et de nous placer face aux ruines d’une maison qu’on imagine être celle de nos origines, et de voir se coucher devant sa mère la silhouette que depuis déjà trois heures nous suivons, comme pour implorer notre pardon. Pardon d’avoir tout gâché, comme le démontre si bien le fronton du Palais de la civilisation devant lequel nous venons de passer, et sur lequel sont inscrits ces mots, grotesques tant nous n’avons su les honorer : « Un peuple de poètes, d’artistes, de héros, de saints, de penseurs, de scientifiques, de navigateurs, de migrants. »

Heureusement, seul Fukuyama en son temps a pu maintenir l’idée du concept d’une fin de l’histoire, et depuis nous savons bien toutes les limites que recouvre cette idée, si belle soit-elle. Ainsi, nous nous éloignons des collines et nous nous dirigeons vers l’extrême limite de la ville pour rejoindre la mer et fouler le sable des plages d’Ostia. Ici, nous pouvons nous rappeler malgré les maisons déglinguées et les enfants errants que nous pouvons aussi être fiers. Fiers de ce que nous avons su faire, et de l’art que nous avons pu apporter au monde pour éponger les larmes de ceux qui l’habitent, alors que résonne à nos oreilles la voix de Monica Vitti chantant« Morte di Tosca ».À travers elle, c’est plus que le souvenir d’une icône, mais toutes les voix qui peuplent l’œuvre du cinéma italien que nous entendons. Ne reste alors à cet instant plus qu’une chose, terrible et définitive, qui jamais ne s’effacera et toujours nous imposera de nous coucher pour implorer le pardon tant ici encore nous avons tout gâché : c’est sur le sable de cette plage, à l’endroit même où nous sommes et où résonnent les voix du souvenir, que Pasolini fut assassiné, un soir du mois de novembre 1975.

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