Incidence 1327

Pétrarque face aux éléments

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Il y a certaines phrases glanées au hasard du moment qui peuvent modifier sensiblement le cours d’une vie. Pour Pétrarque, devenue femme pour l’occasion, c’est dans « Les Confessions » de Saint Augustin que ces quelques mots lus au sommet du Mont Ventoux lui sont soudain apparus comme fondamentaux : « Les hommes vont admirer les hauteurs des montagnes, les vastes flots de la mer, les larges cours des fleuves, l’étendue des océans et le périple des étoiles et ils s’oublient eux-mêmes. » Penser que tout ce qui a été écrit l’a été pour soi uniquement et non pour d’autres est certainement une expérience que l’on peut tous vivre au détour d’un livre ; se sentir l’unique destinataire et revêtir la parole comme une aube. Cette forme courte permet étonnamment de ressentir aussi cette conviction intime ; il semble évident que ce spectacle touche individuellement les cœurs de ceux qui s’y risquent.

Gaëlle Bourges laisse entendre en voix off ce texte qui retrace le parcours du poète humaniste d’Avignon connu surtout pour sa relation amoureuse foudroyante bien qu’unilatérale avec Laure. La chorégraphe ne danse pas. Pas dans un sens littéral ; elle laisse sa partenaire performeuse Gwendoline Robin et le récit d’une vie au XIVème siècle occuper l’espace et faire réagir les éléments. La rencontre de ces deux artistes a été pensée pour les Sujets à vif du Festival d’Avignon 2017 et leurs univers poétiques, mâtinés d’une distance élégante, font des étincelles, des réactions chimiques délicates, des écrans de fumée qui révèlent et dissimulent. On pense à certains spectacles de Pierre Meunier mais l’axe pleinement féminin donne une couleur et une saveur particulières à cet objet scénique qui ne cherche pas à être identifié.

Tout commence par l’ascension du célèbre mont balayé par le soleil et le mistral, fierté des vauclusiens depuis toujours, mais déjà c’est pourtant bien le choc provoqué par la rencontre avec l’être aimé qui transpire de chacun des mots qui résonne comme une voix intérieure. « Moi qui brûlais déjà, est-ce étonnant que je m’enflamme subitement ? » répète Françoise, au milieu de tous ces éléments qui entrent en ébullition sur le plateau ; c’est bien d’un changement d’état dont il est question ici. Du solide ancré sur la terre au gazeux qui ne peut que s’échapper vers l’ailleurs, on s’interroge sur ces sculptures éphémères et on s’émerveille de la capacité de l’eau à chuter sans s’auto-détruire. On est ému de ce feu intérieur qui consume, obsède et inspire et on touche du doigt l’intelligence partagée par ce duo d’artistes qu’il était nécessaire de mettre en lien. C’est donc à une rêverie qu’elles nous invitent, une flânerie dans les méandres des sentiments, un temps suspendu à un bric-à-brac d’objets qui ne font que rappeler les incidences magnifiques et pathétiques que les choses ont sur le cours d’une vie.

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