Joueurs, Mao II, Les Noms

Phase terminale

Par

© Christophe Raynaud de Lage

Gosselin et l’équipe de Si vous pouviez lécher mon cœur reviennent au festival après leurs « Particules élémentaires » en 2013 et « 2666 » en 2016. « Joueurs, Mao II, Les Noms » consacre logiquement le crescendo dégénérescent d’une esthétique qui s’épuise dans la vulgate spectaculaire.

« Joueurs… » est un spectacle encore plus long (dix heures sans entracte), encore plus vidéographique, encore plus techno. Rien n’est moins sûr, la recherche se radicalise : Gosselin en extirpe la pulpe. Surprise (pas surpris ?) : elle est nauséabonde. Ou plutôt, elle a l’indécent goût du vide. D’un vide contraire au néant ; d’un vide qui n’en termine pas de se crier. Les annonces en pétarade s’enchaînent à l’écran : noms des acteurs, titres de parties, noms des personnages et de l’auteur, décomptes chiffrés… Un petit chimiste a trouvé le kit After Effects ou s’est découvert une nostalgie du PowerPoint (effets intempestifs d’apparition, de balayage, de strobe…). Un déluge d’annonces s’annonçant et annonçant l’annonce à venir : de l’autotélisme en kaléidoscope. Les titres titrent ce qui n’arrive pas – indéniable talent publicitaire ! – en s’enrobant de décibels gratuits : plus gros, plus fort, plus bête. À tel point que l’annonce devient presque annonciation : « It’s a dreamworld. » « Joueurs… » est un spectacle debordien : toute annonce est une téléologie, toute essence s’est tuée dans la surface. Le son et la lumière ont l’indigne rôle de vaseliner l’esprit : surtout ne pas faire de vraies images (risque d’existence) – mais multiplier les surfaces planes pommadant l’esprit critique.

Quelle langue pour cet immense empire du vide ? Les personnages miment des relations : tous se perdent dans de tristes soliloques a-dramatiques… Les acteurs semblent se doubler eux-mêmes faute d’existence, tandis que le vague stigmate de Don DeLillo, devenu galaxie de mots sans sémantique, erre dans la performance filmique. Terme lui-même douteux : la performance est « invisibilisée » (notamment dans « Joueurs ») et le sentiment de cinéma est inexistant. Aucune lucarne d’émotion n’est envisagée entre le spectateur et le spectacle. Les décibels emprisonnent le premier et les stroboscopes l’aliènent. Même pendant les transitions : il faut bien occuper le temps, cacher la misère… Ne restent dans l’oreille que de décérébrants hurlements : ces creuses paroles qui voudraient remuer les tombes. Dommage, les mots du plateau sont morts : Gosselin a architecturé une sémiologie du vide.

Certes, le spectacle n’est pas privé de dramaturgie. Les personnages craignent le monde extérieur, ils préfèrent se terrer dans la chaleur de l’invisible : ils se cachent donc des spectateurs. Ils craignent les autres personnages : ils parlent donc en soliloques. Ils sont médiocres : ils jouent mal leur propre rôle. Mais jusqu’où ? Il faut refuser cette dramaturgie de victimes qui poïétise sa nullité : la déchéance fictionnelle se doit-elle de contaminer un dispositif ? Car la forme est corrélée étrangement avec le fond… Quoi de mieux, en réalité, qu’une installation formidablement onéreuse pour évoquer la friction métaphysique entre capitalisme, révolution et terrorisme ? La démarche charrie son poids en billets : voilà que l’annonce ne raconte que le vide de sa propre production… Bienvenue dans le désert du spectacle.

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