Lam Gods

Une autre histoire du théâtre

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Le sacrifice de l’agneau est une périphrase issue du champ lexical catholique pour évoquer la mort de l’Innocent – le Christ dans la Bible – qui s’offre au monde pour effacer les péchés de chacun. C’est un acte d’amour fou pour les hommes, l’étape paroxysmique après la joue tendue. Ici, la gifle, c’est le nouveau directeur du théâtre de Gand qui nous la donne, et, comme pour marquer son territoire, il frappe fort mais avec les moyens du bord.

Car tout est local. Pour le cadre, il s’empare d’un des joyaux de la ville, le fameux tableau des frères Van Eyck « L’Agneau mystique », et lui donne naissance à nouveau urbi et orbi, en une sorte de diorama animé. Ce sont une vingtaine d’amateurs, sans compter les agneaux et les professionnels, qui ont glissé leur chemin de vie dans celui de leurs illustres aînés ; et il semble alors évident que saint Christophe prenne les traits d’un migrant, ou que la Vierge Marie devienne cette mère pleurant son fils parti en Syrie.

Un baptême à tiroirs donc, puisqu’il marque à la fois la rencontre de Milo Rau avec les habitants de sa ville d’accueil, la confrontation au plateau du manifeste qui accompagnait son arrivée et un questionnement toujours plus délicat sur les frontières du réel. Ses spectacles précédents ont souvent été les coups de poing des grands festivals du monde, pièces qui ne laissent pas indifférent, que ce soit par le sujet qu’elles empoignent (le génocide au Rwanda, l’affaire Dutroux ou encore le meurtre homophobe) ou par l’intelligence et la maîtrise de la mise en scène. Ce qui fascine à chaque proposition, c’est le maillage complexe et apparent de la machine théâtre qui se construit et de la réalité invitée sur scène.

« Lam Gods », ce pourrait être alors le précipité d’une vie humaine en vrai et en images, de la venue au monde (accouchement en live) à la sortie en beauté et en musique (mort en live), de l’innocence des chants d’enfant au témoignage masqué d’un djihadiste, de cet agneau bien sûr, tondu devant tous et sacrifié au quotidien pour que nous soyons repus mais, nous le savons bien, jamais tout à fait repentis.

D’une genèse à l’autre, que doit-on raconter ? Car malgré tous les stratagèmes utilisés pour refuser la narration traditionnelle, c’est à une fiction séculaire que nous assistons. Celle qui ne cesse, dans un cycle apparemment infini, de montrer les splendeurs et les misères de l’âme humaine. Mais, ici encore, Milo Rau joue sur un autre tableau. Ce n’est pas la moelle de l’histoire qu’il souhaite faire entendre, ce sont les protagonistes qu’il tente de sublimer pour les faire coller au réel. Comme les nouveaux Adam et Ève qui clôturent l’aventure, les refusés au casting, qui par la couleur de leur peau rejouent la boucle éternelle qui mène des origines aux lendemains. L’« actualisation » ou pire la « revisite » des œuvres patrimoniales sont des mots hideux qui cachent souvent une pauvreté à pleurer, mais le metteur en scène parvient à créer un genre à part, un genre à lui, un genre qui émeut et qui bouscule, un genre qui ne cède à rien de facile et qui, pourtant, laisse à tous une place. Ce sont finalement deux heures de théâtre qu’il offre comme, lui aussi, une déclaration d’amour à la terre qui l’accueille et aux hommes qui y habitent.

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