Comme un canard sauvage

Un ennemi du peuple
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Pour Nicolas Bouchaud et son metteur en scène, le théâtre se décline depuis une bonne dizaine d’années comme un bel avertissement populaire, les deux complices choisissant cette fois la plus politique des fables ibséniennes, peu montée sur les grands plateaux après Ostermeier en 2012.

Sans en avoir l’air, Sivadier tisse entre Molière, Brecht ou Büchner tout un réseau de correspondances, et en tirant le crépusculaire bonhomme de neige dans les courants chauds de la satire farcesque, c’est un Ibsen revigoré que nous lègue son spectacle (bien plus subtilement que les récentes adaptations tonitruantes de « Peer Gynt »), en le dégageant de « tout symbole » et « de toute complexité psychologique ». Comme « Le Misanthrope » (autre sacripant composé par un Bouchaud en kilt il y a quelques saisons, qui lui aussi voulait acheter une « île déserte pour pas trop cher »), cet « Ennemi du peuple » est un hommage vicié aux fabuleuses aventures de la parole théâtrale, à ses triomphes et fiascos, à sa fièvre engageante, inépuisable et épuisante. Composée dans les lendemains brumeux des « Revenants » (comme « Le Misanthrope » fut travaillé par l’échec moraliste du « Tartuffe »), la pièce d’Ibsen offre bien entendu tous les échos contemporains que l’on veut bien lui donner (sur l’écologie et les dérives politiciennes), enrichis par Sivadier d’une distanciation malicieuse du théâtre politique lui-même et de ses idéaux démocratiques.

La boîte noire de curiosités qu’il compose avec Christian Tirole regorge de possibilités spectaculaires (essentiellement déployées dans le dernier acte), que Sivadier exploite une fois encore dans une veine quasi circassienne (le père de Tomas Stockman étant campé par un dompteur de fauves), donnant lieu à quelques gadgets distanciatifs qui parasitent heureusement peu l’ensemble (la consultation médicale de Bouchaud auprès d’un spectateur rappelant celle qu’il effectuait dans « Un métier idéal » avec Éric Didry). La foule de pendrillons plastifiés qui peuple cette scénographie offre une subtile porosité entre l’univers domestique et l’espace public du lointain (des gradins érigés pour un meeting qui n’aura pas vraiment lieu, et que les personnages occupent en permanence comme des présences spectrales et influentes), métaphorisant la menace sourde qui pèse sur l’animal politique, ou balisant plus ironiquement l’espace mental de ce lanceur d’alerte, héros donquichottesque d’une assemblée fantôme dont Sivadier ne lisse pas les travers insupportables. Choisissant de bafouer les propositions dramaturgiques d’Ibsen à l’acte IV pour spatialiser la fameuse injonction démocratique du théâtre, Bouchaud s’adonne à une satire jubilatoire des hypocrisies de l’art politique, dégradant avec virulence la métaphore ranciérienne du travail actif de l’araignée émancipée pour traiter les spectateurs du VIe arrondissement de tristes « veaux » couveurs (en épinglant au passage ces spectacles qui consacrent cet idéal collectif par une plèbe de figurants, dans lesquels Pommerat se reconnaîtra certainement). Si la matière ibsénienne contient quelques longueurs qui empèsent la première partie du spectacle, et si la satire parfois forcée des types sociaux déployée par la troupe contrarie l’ambition dialectique de l’ensemble, Sivadier façonne à nouveau un grand spectacle populaire, condamnation espiègle des « vrais malotrus » de notre monde face auxquels le théâtre, à l’image de ce sombre « blaireau » héroïque, fait triompher « l’action corrosive des buées » dont parlait René Char, et celle des bombes à eau.

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