Elle et lui

Reconstitution : le procès de Bobigny
Par

(c) Philippe Lebruman.

Poursuivant son exploration des matériaux documentaires après la « Rencontre avec Pierre Pica » (Festival d’automne 2018), qui sondait avec brio le discours anthropologique, Émilie Rousset s’attaque aux discours féministes liés, de près ou de loin, au célèbre procès de Bobigny. Accompagnée de Maya Boquet, réalisatrice de documentaires radiophoniques, la jeune artiste choisit une forme hybride qui emprunte tout autant à la radio, au théâtre et à la performance, dans un alliage subtil offrant aux spectateurs une grande liberté de réception.

Le dispositif est a priori simple : nous sommes invités à déambuler dans un espace composé de multiples « scènes », à savoir un arc de chaises autour d’un acteur qui s’adresse à nous par le biais de casques audio, incarnant tour à tour des anciens témoins du procès, mais aussi des militant.e.s contemporain.e.s, des personnalités scientifiques, un historien, une philosophe… Cette « reconstitution » n’a donc rien à voir avec un reenactment en tant que tel mais bien plutôt avec la reconstitution d’une pensée à l’œuvre, à la fois comme trajectoire historique et comme processus de transformation des mœurs. Cette pensée de l’autodétermination des femmes à l’égard de leur propre corps, liée à la question de l’avortement – donnée qui nous semble acquise aujourd’hui en France et qui pourtant, on le voit, est toute récente –, est donc autopsiée avec justesse, osant s’engouffrer dans les discours aussi bien politiques et anthropologiques que militants. Le spectateur recompose alors à sa guise, en fonction de la parole vers laquelle il souhaite se tourner (car on ne pourra pas tout entendre sur les deux heures trente que dure la performance). On sera alors forcément plus marqué par certains témoignages que par d’autres, en fonction de la distribution tournante ; nous retiendrons le frottement tout particulier que produisent les hasards du casting lorsque des comédiens se retrouvent en charge de la parole d’une femme.

La forme vériste du témoignage prend dès lors un intérêt nouveau par l’effet de décalage produit par l’inversion des genres, qui le fait résonner d’une manière différente. Entendre le récit de l’avortement de Françoise Fabian dans la bouche d’un homme qui dit « je » (et encore plus lorsque le comédien en question a un léger accent méditerranéen) offre une toute nouvelle manière d’appréhender le discours, qui n’est permise que par l’artifice théâtral. Ce décalage nous donne l’illusion d’entendre « pour la première fois » un tel récit, avec toutes les difficultés et les souffrances qui vont avec, et parallèlement d’imaginer un monde – pour un instant – où l’homme partage de manière sensible la même condition que la femme. On ne peut s’empêcher d’esquisser un rire à l’évocation de certains détails – quel est donc ce gaillard qui parle au nom des femmes et nous donne toutes ces précisions anatomiques ? C’est pourtant précisément cela qui marche à merveille et permet d’éviter le risque du digest féministe façon podcast de France Culture. Alors, on perçoit la force de la mise en scène dirigée par Émilie Rousset, celle qui permet de repenser les mots et les situations, de se jouer des apparences et de remettre ses pensées en mouvement par quelque chose qui ne peut se produire, et c’est là sa beauté, qu’au théâtre.

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