Contre le théâtre politique

L’ère n’a qu’à bien se tenir : Olivier Neveux lui adresse une gifle d’orfèvre — pour son plus grand bien. Car il va sans dire que « Contre le théâtre politique »  est un événement à marquer à la fois d’une pierre blanche dans le monde du théâtre et au fer rouge sur le front de l’ennemi : il ose dire très fort et très bien ce que beaucoup pensent tout bas au risque de quelque opprobre petit-bourgeois.

Gloire au brûlot

 « Enfin ! » — s’exclame-t-on à la lecture : quelqu’un sort donc les armes pour en faire usage adroit. Pas n’importes quelles armes : Neveux excelle en pamphlétaire ; pas pour n’importe qui : l’homme se mouille, il sort des noms, artistiques et politiques confondus. N’est-il pas un tireur d’élite (on notera le goût douteux de la formule qu’on pourrait clarifier par : « le tireur sur les élites ») ? L’ouvrage promet par exemple à tous les fans des Chiens de Navarre d’être enfin guéris. Démarche offensive encore plus saillante lorsqu’on connaît l’homme : spécialiste du théâtre politique (on se souvient de ses « Politiques du spectateur »), professeur à l’ENS de Lyon, rédacteur en chef de « Théâtre/Public » et intervenant régulier dans les structures artistiques… Il suffit en fait de la quatrième de couverture pour discerner l’ironie dont se pare l’adverbe du titre — procédé probablement maïeutique pour lequel il semble avoir un goût prononcé. Au fond, Neveux, c’est un peu la Blanche Gardin des universitaires : une super-gauche réac (hypallage crucial) un tantinet people — par la détestation qu’elle mime avoir envers l’institution qui la chérit plutôt pas mal — pilonnant où il faut et quand il faut, sans hésiter à se mettre soi-même à l’abri de quelque consensus pleurard.

Bien sûr, Neveux est un féru de théâtre : il n’est pas du genre à caillasser confortablement les artistes. Au contraire, visiblement très « Ode to the attempt », il les défend magistralement (« Contre le théâtre politique » est d’ailleurs de très bon conseil pour une compagnie débutante) jusqu’à conclure par quelques awards. Trois parties segmentent en effet l’ouvrage : deux offensives qui taclent respectivement la « dé-politique culturelle » sous les mandats Hollande/Macron ainsi que, pour faire simple, le théâtre qui attise la colère de l’auteur (nos fameux Chiens de Navarre) ou encore une timide curiosité (le très « neutre » Pommerat pour qui il a l’habile formule de dire que « Ça ira… » est plutôt un spectacle « sur la politique » qu’un spectacle politique) — puis une troisième, la plus longue néanmoins, qu’on pourrait affubler de défensive, sobrement intitulée « L’art du théâtre », dans laquelle il défend le théâtre à son avis puissamment politique avec une petite flopée d’artistes occidentaux contemporains en bélier. Mais c’est encore être trop peu élogieux : car l’ouvrage est entièrement parcouru d’une réflexion critique et philosophique à l’étoffe habilement réactionnaire (c’est un plaisir chaque fois renouvelé d’entendre les mots de Günther Anders ou d’Annie Le Brun) et à l’héritage très clairement marxien et ranciérien — aussi passionnant que contestable, j’y reviendrai. À ceux qui sentent soudain monter leur bile académique, voilà quoi dire : le théâtre manque cruellement de pamphlétaires (ce n’est pas pour rien si la deuxième partie de l’ouvrage fait directement écho à « Du trop de réalité ») et le voilà un instant régalé.

Choisir son camp

« Contre le théâtre politique » dispose en outre d’une véritable stratégie au cordeau : évacuer les agrégats qui obstruent l’avenir de la création, qu’ils soient simplement naphtalinés ou démagogiques (la différence est-elle si grande ?), afin d’exhumer quelque force politique à notre siècle. Bref : redorer le blason de la politique par assainissement terminologique d’abord ; donc s’attarder sur des notions (l’engagement) et des usages (le socio-culturel, la manie des sujets) problématiques : pleurnichage identitaire, civisme dramaturgique, témoignage narcissique, militantisme abêti… Le réquisitoire qu’ourdit Neveux devra en exclure beaucoup ; en première ligne, l’école des pseudo-subversifs qui, sous couvert de titiller les valeurs de quelque quarantenaire hamoniste, se gave d’une bien-pensance amatrice d’argent facile. Qui blâmer pourtant : les producteurs ou les produits ? — En bon intellectuel, Neveux remonte à l’infrastructure : l’engagement lui-même n’est-il pas problématique, pour reprendre Adorno ? Et l’auteur de critiquer la normalisation des termes – « engagement », « politique » –  bien trop souvent atteints d’autotélisme chronique. Car ce n’est plus le frontal engagement sartrien qu’il faut démonter au temps présent, mais l’ubiquité d’une politisation tout à la fois politicarde, surannée et vidée de sa matière transformatrice. Diantre qu’un tel discours apaise les douleurs en même temps qu’il réalise les velléités ! — Il tarde bien aux cavaliers de la bienséance de se découvrir un instant hors d’usage de leurs petites duperies.

Qui défendre alors ? Le pamphlétaire est loin d’être nihiliste : le voilà qui poursuit la réflexion avec au moins un trio de notions : le « petit » — n’étant pas trop novateur là-dessus, il ne s’attarde pas tellement — mais surtout le « fictif » et ce qu’on appellera « la complétion du réel » qui, étant très proches l’une de l’autre, semblent tout à fait riches de réflexion. Il faut se figurer qu’elles correspondent (à moins qu’elles enfantent) des noms : n’est-ce pas avec un suspens bien ménagé que l’auteur les faisait patienter ? Les voici donc : l’ultra-attendu Milo Rau, la prometteuse Adeline Rosenstein (à qui il voue une dévotion toute particulière), Françoise Bloch et Alexis Forestier, les plus émergentes artistes du Collectif Marthe, et Maguy Marin pour conclure (dont Neveux a au moins le culot de défendre « Deux-mille dix sept »). Une direction plutôt compréhensible à laquelle on pourrait prendre le risque d’agréger artificiellement entre autres : Saccomano/Garraud, le Raoul Collectif, FC Bergman, Nicolas Lambert, probablement Adrien Béal. C’est-à-dire des travaux documentés qui oeuvrent à « compléter chaotiquement » la réalité en la surimprimant d’un « autre pan d’elle-même » et qui se différencient nettement d’autres ouvertures politiques, qu’elles soient néo-brechtiennes mainstream (Ostermeier, Gosselin) à tendance narrative (Richter, Badea), un peu rhapsodique (Sonntag) ou hyper-rhapsodique (Gallet voire Chiambretto) — bien que tel procédé catégorisant n’ait trop vite fait d’aliéner les oeuvres et les artistes. Il est certain néanmoins que Neveux est droit dans ses bottes, et son mini-panthéon politique semble bien raccord avec le mouvement réflexif de l’ouvrage.

Trop d’évidence tue l’évidence

On serait donc très curieux de savoir qui d’autre résiste à tant de bûchers — autrement dit : qui au-delà de ladite direction presque trop évidente (personne n’ira dire que Milo Rau n’est pas un chantre du théâtre politique contemporain…) peut disposer d’un aussi grand potentiel subversif ? Le théâtre vraiment politique s’aventure-t-il au-delà d’une certaine zone de confort ? Car le concept de « petit » — quasi-digression qui lui permet plus ou moins de name dropper un Lupa par-ci et un Bourgeois par-là — excite un peu trop la curiosité du lecteur-esthète avec qui Neveux a plutôt légèrement préparé le débat. Pourquoi donc ? L’auteur lui-même ne vend certes pas un modèle politique, et « Contre le théâtre politique » n’est pas un manuel. Faut-il pour autant rester taiseux sur des formes moins aisément défendables ? Par exemples sur d’autres français plus ou moins frontalement politiques chez les mid-ages — Creuzevault, Phia Ménard, Macaigne voire Quesne ; ou chez les « émergents », puisque seul le Collectif Marthe est nommé ; ou encore chez un ou deux pontes — Tanguy qu’il connaît si bien… Autant de noms, et ce qu’ils charrient avec eux de dramaturgies, qui sont malgré eux propulsés un peu en marge de l’avenir politique du théâtre selon Neveux ; ne dit-on pas que le silence est parfois criant ? L’auteur en a résolument conscience : il fût encore plus roboratif de l’entendre résoudre son argumentation au-delà des noms qu’on le savait au fond défendre dès le début de l’argument.

Car « Contre le théâtre politique » — s’agissant d’un ouvrage qui encourage le débat — traverse peut-être une aporie qui l’empêche d’ouvrir exactement la politique à des endroits incongrus. N’est-il pas étrange qu’Olivier Neveux, lui qui s’insurge tant des politiques culturelles, ne s’acoquine pas des formes parallèles voire émancipées des structures publiques ? Il préfère finalement parler du contenu de l’oeuvre biberonnée par l’institution que des inventeurs d’économies parallèles, transformateurs à la racine des structures de production et de diffusion. On lit certes en introduction que bien qu’il en encourage la démarche, il ne traitera pas du théâtre dans les ZAD : c’est un peu se tirer une balle dans le pied, d’autant que le phénomène de re-décentralisation est de plus en plus vaste. Qu’il s’agisse d’artistes dont la conviction militante s’exprime depuis longtemps par une constante réinvention formelle — un exemple récent avec Benjamin Verdonck lui-même invité dans le « Théâtre/Public » sur le situationnisme — ou de types de théâtre latéraux : théâtre de rue, hors-les-murs (souvent annexé aux scènes nationales), in situ (une belle tribune a été signée à ce propos dans Marianne), site specific ou encore théâtre immersif (phénomène qu’il pourrait tout à fait relier à la critique de la vision Macron de l’art)… Toutes manquent plus qu’à l’appel pendant que l’élitaire « Deux-mille dix sept » de Marin aura l’honneur de clôturer l’ouvrage : faut-il y voir une provocation ?

Au fond, « Contre le théâtre politique » ne parle pas du théâtre dans les zones à défendre mais de la « zone à défendre qu’est le théâtre ». « Contre le théâtre politique » — en fait, contre les oeuvres qui abîment le théâtre politique, et à l’évidence : « Pour le théâtre politique », qui est le véritable titre de l’ouvrage. Et encore plus : « Pour le théâtre ». Neveux est un auteur du « oui » au théâtre qu’on le sait aimer profondément : une déclaration d’amour à l’intérieur de la déclaration de guerre. C’est l’adjectif du titre et pas le nom qui occupe Neveux : « politique » est le centre discursif. Or Neveux ne mène précisément pas la réflexion sur le « petit », qui matche avec l’ensemble des reconfigurations politiques sus-citées, jusqu’à la faire sortir du théâtre qui est parfois (pas tout le temps) sa résolution logique. Faut-il se rendre à Nanterre-Amandiers en avril pour le temps fort sur les cabanes, ou aller dans les cabanes de Verdonck ? Je pose la question naïvement, les deux méritant probablement le détour. C’est-à-dire qu’Olivier Neveux, « spectateur émancipé » d’un regard tranquillement actif, est le berger d’un théâtre politique qui invente des réflexions plus que des rapports — plus ou moins satisfait d’un paradigme théâtral d’héritage ranciérien. Est-ce peut-être générationnel de douter autant de Rancière autant que d’être surpris par le retour perpétuel à Marx dans la réflexion (comme si quelque disciple formolé pouvait encore griffer chaque coin de page d’un doigt accusateur ) ? Olivier Neveux fut mon professeur à l’ENS : c’est un homme à la pensée lumineuse qui inspire tout à la fois respect et le goût de la contradiction. Pourquoi donc, cher Olivier, ne pas s’énamourer de terres inconnues, là où l’économie et la politique (probablement plus que dans les CDN) réinventent les manières paradigmatiques de faire théâtre ? — Et là où le « petit » est tellement central qu’il met en crise le théâtre (or dans l’ouvrage, c’est plus souvent le théâtre qui abrite paradoxalement le petit). Charrions un peu : Chéreau se désolait d’en être resté à Bacon en art contemporain ; on ne voudrait pas que Neveux en reste à Boal en théâtre hors-structures. Peut-être donc faut-il le dire frontalement : « Contre le théâtre politique » a fait son travail ; et quel abattage ! — Le siècle en avait bien besoin. Or c’est un « Contre le théâtre » tout court qu’il nous faut à présent, écrit avec la même fougue et la même ironie amoureuse que « Contre le théâtre politique », c’est-à-dire une étude critique de l’infrastructure elle-même (le théâtre) qui compléterait ô combien l’étude du genre (la politique) en vue de quelque entre-sublimation. Le bûcher à la gloire du petit en sera peut-être encore plus grand ; au moins, il y fera plus chaud.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par