Macha la brocante

Lewis Versus Alice
Par

© Christophe Raynaud De Lage

« J’étais devant la boutique d’un luthier vendeur de vieux instruments pendus au mur, et, à terre, des palmes jaunes et les ailes enfouies en l’ombre, d’oiseaux anciens. Je m’enfuis, bizarre », racontait Mallarmé dans son « Démon de l’analogie », pris d’un malaise devant cet empaillage du vivant qui atteint parfois le théâtre. L’art de Macha Makeïeff contient comme dirait l’affiche tout un monde, grande exposition de vieilles plumes et de lapins peu crétins, théâtre de curiosités comme peuvent l’être ceux de James Thierrée ou de Jean-François Sivadier, qui savent, pour leur part, ôter cette vitre poussiéreuse qui pourrait nous tenir à distance, et nous mettre dans les yeux autre chose que des étoiles mortes. Le projet dramaturgique avait tout pour être fructueux, car, s’engouffrant dans cette féerie cauchemardesque mille fois rafistolée, Macha Makeïeff conjugue sans schéma analogique l’homme et l’œuvre dans une structure en quatre parties conçues comme autant d’« énigmes ».

La déglingue inquiétante du pays des merveilles s’invite alors en présences vaporeuses, tandis qu’Alice, siamoise rousse emperruquée, incarne une héroïne en quête d’auteur. Mais si Makeïeff regrette que « le rire ait longtemps été proscrit d’Avignon » (déclarations offertes à « Télérama »), on n’est pas sûr que sa folie des grandeurs très policée suffise à enjailler les papes. Malgré une partition musicale très bien servie par les interprètes, toutes les cordelettes dispensables qui font grimper les chaises et traverser les cochons calfatent la petite magie théâtrale et ses astuces burlesques. La scène du thé (motif qui réussit décidément à très peu de monde dans ce festival…) est construite par exemple sur une gradation clownesque trop vite désavouée, révélatrice d’un spectacle où les plaisirs populaires deviennent des « abolis bibelots ».

La volubilité des échanges – qui mélangent français et anglais sur scène –, tantôt parlés, tantôt chantés, produit moins le sentiment d’une logique inversée – propre au nonsense British – que celui d’une agitation foutraque ; si bien qu’on ne perçoit que très peu la multitude de calembours et jeux de mots auxquels le langage est, dans le texte, soumis. La transgression de l’ordre logique et rationnel est diluée et appauvrie par des effets de costumes, lumières et chants, dans un bazar esthétisant, une quincaillerie de chez Deyrolle dont le ripolinage absorbe les possibilités autant d’émotion que de réflexion. Séduction des images, passivité de celui qui les regarde : la mise en scène léchée neutralise l’effet de chaos qu’engendre le langage lorsqu’il perd toute valeur, à commencer par celle de communiquer – les mots ne renvoient plus aux choses chez Lewis Carroll –, si bien que c’est en spectateur à l’attention vague que nous écoutons parler une langue étrangère, avec une extériorité légèrement ennuyée. Walt Disney a finalement bien mieux fumé la moquette d’Alice que Makeïeff.

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