Une dissection affectueuse d’Olivier Cadiot

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“Un livre choral pour qui et pour quoi faire ?” apostrophe avec une distance réjouissante la quatrième de couverture de ce recueil de réflexions nées du colloque de 2015 autour de l’oeuvre en cours d’Olivier Cadiot.

« Cadiot produit une littérature inassignable, comme un poisson dans l’eau : tout est dit, tout est donné, mais rien ne s’attrape. » (Lise Wajeman)

Que l’on goûte la prose de Cadiot depuis longtemps, que l’on sache juste épeler son patronyme, ou encore que ce soit par l’unique intermédiaire de l’acteur magnifique Laurent Poitreneau que ses mots nous soient parvenus, cette lecture hagiographique reste un exercice plaisant grâce aux multiples théories et angles de lecture : la critique de la critique critique en somme comme jouissance dialectique du lecteur. Une quinzaine de chercheurs en littérature (une biographie ou a minima une présentation sommaire de chacun aurait été utile au lecteur…) s’attaque à la chair toujours vive de l’écrivain ; l’ensemble de leurs hypothèses ravissent l’exégète et le néophyte tant elles révèlent les arcanes d’une oeuvre au plus près de son édification. Les extraits choisis des romans de l’ausculté (“Un mage en hiver”, “Un nid pour quoi faire”, “Providence” notamment) incitent à la découverte ou à la relecture. On s’appuie sur Barthes, Deleuze ou Rancière, on convoque Balzac, Flaubert, Sartre, Rimbaud, Gertrude Stein, Breton et Beckett, bref on s’arme de toutes les forces nécessaires pour tenter « d’accompagner » l’expérience de lecture cadotienne.

« On pourrait à travers l’étude des romans de Cadiot retracer une partie de la ligne Flaubert – Beckett de la narration française contemporaine qui dirait en même temps la boulimie inquiète de savoir et le vacillement du sujet moderne. » (Chloé Brendlé)

A l’heure où les dissections animales sont décriées, « est-il légitime de perpétuer la dissection pour les écrivains vivants ? », doit-on prendre le risque de « périmer l’auteur dans le geste même où l’on prétend le célébrer » ? Dominique Rabaté et Pierre Zaoui qui coordonnent l’ouvrage rassurent dès le prologue : cette tentative de circonscrire le vivant ne sera « ni un tribunal, ni une salle de classe mais un laboratoire ». Il s’agira plutôt à l’instar de Cadiot de libérer « la littérature de toute critique du bavardage en la renvoyant à sa puissance non pas de bavarder pour bavarder mais de bavarder pour fausser, déplacer, comiquer le monde plutôt que de tenter plus ou moins maladroitement de le refonder. »

« Olivier Cadiot est peut-être encore en train d’inventer une autre esthétique pour notre humanité malade (…) on a tout cassé, tout perdu, tout naufragé et bizarrement on ne s’en sort pas très bien ; on a tout cassé, tout perdu, tout naufragé et bizarrement on ne s’en sort pas si mal. Penser ensemble et dans le même geste le « pas très bien » et le « pas si mal », cela a au moins le mérite d’être réaliste. » (Pierre Zaoui) 

Le dessein de Cadiot pourrait finalement se résumer selon Laurent Zimmermann à pousser son lecteur à « reconnaître… quelque chose qu’il n’a jamais vu », une mélancolie douce, une nostalgie d’une époque que l’on n’a pas vécue.

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