Ce soir, je porte du vert sur scène

Robins - Expérience Sherwood
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© Blockaus 808

« Malheureux le pays qui n’a pas de héros ! » entendait-on dans une célèbre pièce de Brecht. S’emparer d’une figure mythique avec toute la distance qui s’impose est un geste dramaturgique qui, de « La Vie de Galilée » à ce « Robins – Expérience Sherwood », création collective du Grand Cerf Bleu présentée cet automne au Théâtre 13, donne toujours lieu à une refondation passionnante du théâtre politique et a fortiori de l’utopie scénique. Sous ses airs kermessesques et foutraques, ce « Robins » au pluriel fait événement par l’intelligence de son écriture dialectique et par la présence vibrante de ses interprètes.

La scène se donne pourtant des airs idéalistes de zone à défendre. Sous-perche végétalisée, barnum utilisé comme surface de projection, cibles en osier pour concours dérisoires de tirs à l’arc, chamboule-tout spécial milliardaires, tonneau à bières qui épanchera (comme aux pires heures de Vincent Macaigne) la soif des spectateurs… Toutefois, la meute d’«ingouvernables» qui l’occupe réussit à éviter tous les écueils du spectacle communautaire, genre du moment qui pèche soit par démonstrativité soit par excessive légèreté (le « Feu de tout bois » d’Antoine Defoort) ou par auto-dérision douteuse vis-à-vis des luttes qu’il représente (« L’Île » du Bajour). Laureline Le Bris-Cep, Gabriel et Jean-Baptiste Tur ont l’intelligence de ne pas s’arrêter sur le seuil irresponsable de l’auto-dérision. Leur « Expérience Sherwood » n’est ni une idéalisation ni une satire de l’utopie révolutionnaire mais une utopie critique, c’est-à-dire un espace qui mesure sans cesse ses propres limites, qui est dynamisé et politisé par les contradictions éthiques et esthétiques qui le traversent.

Robin des Bois, à la fois fétiche et homme à abattre, hors-la-loi fascinant et emblème capitaliste d’une vie meilleure régie par l’argent, constitue ici une figure totémique et problématique, un modèle-anti-modèle dont chacun.e s’empare singulièrement. L’un (Gabriel Tur) rêve comme un marmot d’endosser son costume, l’autre (Laureline Le Bris-Cep) veut recomposer une Marianne libérée de son ombre masculine… En somme, les six interprètes (rejoints par un mystérieux shérif) ne font pas de son costume vert un étendard de la représentation mais un point névralgique. Un tissu mythique riche de mille interprétations et appropriations possibles, qui donne forme à une utopie très contemporaine parce qu’il excite l’interprétation, qu’il empêche l’univocité et la convergence autoritaire des luttes individuelles, qu’il fait vivre théâtralement une communauté critique. 

Alors, l’utopie incertaine et polysémique des Grands Cerfs, à la fois puissamment engageante et hautement impuissante, est une excroissance collective du héros romantique, ce héros crépusculaire et populaire qui, au début du XIXe siècle, est fait de doutes, de courage et de découragements. Leur scène politique, par-delà son sens redoutable de la dialectique, est sans cesse mise en doute et en échec pour mieux se régénérer. Elle frôle constamment l’inconvenance, l’outrecuidance. Elle prend le risque de sombrer dans la putasserie et le didactisme en attrapant son spectateur par la veste. Elle s’aventure même parfois dans ce qu’elle rejette : passer Robin au pressoir (comme le fait le démagogique shérif) pour en faire une figure univoque et édifiante. « L’expérience Sherwood » constitue ainsi une puissante mise à l’épreuve d’un certain théâtre politique, une brillante anti-tribune qui prête symboliquement son arc et ses flèches à une infinité de consciences. 

Lorsque le voleur vert meurt entre deux tas de terre, une larme imprévue nous gagne. Sûrement parce que la représentation est parvenue à libérer Robin de tout discours allégorique et qu’il devient par là même un symbole invisible, indomptable, inachevé, un mythe que nous rêvons de faire et de refaire à notre tour. Le Grand Cerf Bleu n’a pas ressuscité Robin des Bois, il a refait vibrer la force d’appel indéfinie et infinie qu’il incarnait.

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