Oui c’est beau, c’est beau la vie

Pour autrui
Par

© Christophe Raynaud de Lage

Il serait malhonnête de reprocher à « Pour autrui » son allure de téléfilm théâtral. Les spectacles à sujets féministes de Pauline Bureau ont toujours fait la part belle aux nuits indigo, aux neiges éternelles et à des dialogues plus explicatifs que vivants. Esthétique qui a donné lieu à des spectacles populaires et bouleversants (« Dormir cent ans » ou « Hors la loi » en sont deux exemples). Mais après « Féminines », ce « Pour autrui » pèche moins par didactisme que par une dramaturgie maladroite qui, en refusant d’affronter son sujet (la GPA), conforte une morale embarrassante. 

Une politique spectaculaire tout à fait intéressante innerve pourtant la première heure du spectacle. Alors que l’optique théâtrale semble totalement illusionniste, que tout semble dit et montré, que la boîte noire scénographiée avec malice par Emmanuelle Roy est une boîte infinie d’images, que les textos amoureux envahissent l’espace comme des gravures éternelles, le corps de Liz (Marie Nicolle) fait défaut. Cet organisme tragique ouvre une cavité imprévisible dans la représentation a priori sur-déterminée de « Pour autrui » et devient même son point névralgique. Il met en crise le régime de visibilité sucrée de cette comédie romantique, crise spectaculaire qui redouble la maladie imprévisible que se découvre Lise. Pauline Bureau, qui historicise et chiffre sans cesse les corps pour éventrer leurs histoires secrètes, semble elle-même rattrapée théâtralement par cette vie cellulaire qui échappe.

Sauf que cette intrusion troublante du réel s’assagit trop vite et qu’après coup, ce discours sur le mystère d’un corps envahi par la maladie prépare en fait la morale maladroite du spectacle. Alors que la mère de Lise (campée par la métamorphique Martine Chevallier), envisage les écueils mercantiles de la GPA, sa fille s’engage dans une divagation surplombante et idéaliste sur la force désintéressée du « don. » Tout débat dialectique semble alors évacué, et le témoignage univoque de Rose (mère porteuse américaine) triomphe ensuite dramatiquement. Entre ses lignes lyriques et engageantes, son discours sans nuances stipule qu’un corps ne nous appartient jamais vraiment (rappelons-nous cette maladie que Lise n’a pas vu venir !) et qu’à ce titre, il doit absolument donner la vie quand il peut donner la vie. Farci de clichés essentialistes sur le corps par nature nourricier et la puissance procréatrice de la femme, le texte de Pauline Bureau délivre alors une morale féministe bien datée…

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