Parler avec les mots des autres

Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir
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Après un « Oblomov » au Monfort qui nous avait furieusement déçu, Dorian Rossel poursuit son travail d’adaptation avec « Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir », d’après « La maman et la putain », qui rappelle que le film culte de Jean Eustache est d’abord un texte magistral.

Toute transposition d’une œuvre préexistante dans un autre domaine artistique pose la question, à la fois nécessaire et inutile, de la fidélité à l’œuvre originelle. Nécessaire, parce que « La maman et la putain » est un monument du cinéma aussi incontournable qu’un éléphant en tutu dans un couloir, et parce qu’il s’agit d’un film profondément ancré dans son espace-temps germanopratin post-soixante-huitard. Inutile, aussi, car l’important n’est pas tant ici la fidélité que la qualité de la résonance aujourd’hui. Oui, David Gobet, en dépit de la distanciation affichée, de l’indifférence de ce dandysme du pauvre, n’est pas Jean-Pierre Léaud. Oui, vouloir réduire l’énormité des 3h40 d’Eustache et être obligé de briser la lenteur de sa narration semblait être un échec programmé.

Pourtant, malgré des défauts structurels, « Je me mets… » réussit le seul pari dont il faut tenir compte : faire vibrer sur une scène la langue d’Eustache, grâce à une mise en scène épurée, et un trio de comédiens au ton juste, qui ne se laissent pas enfermer dans le tragi-comique. La modernité implacable du texte extirpe le spectateur de ce début des années soixante-dix encore à cheval entre la poussière de la vieille morale bourgeoise et la révolution des mœurs. « Baisez-vous les uns les autres sinon ils vous baiseront », disait le slogan de ces années de libération sexuelle. Seulement voilà, conclut la pièce, c’est finalement soi-même qu’on baise, dans tous les sens du terme, et l’amour est une belle vacherie.

Rossel, en tuant les plans fixes et la force de l’ennui, modifie évidemment la fréquence vibratoire du projet. En cinéphile crispé, on jugera ce détournement sacrilège. On pourra, au contraire, se laisser emporter par la réincarnation vivifiée des mots d’Eustache, et l’envie irrésistible de replonger la tête la première dans ses films. Pour paraphraser Alexandre-Léaud : parler avec les mots des autres, n’est-ce pas cela la liberté ?

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