Sacrée soirée

Par

21.-THE-EVENING-RICHARD-MAXWELL-BY-PAULA-COURT-

Il est finalement assez rare de voir de la chair qui parle dans cette programmation, alors ne boudons pas ce plaisir ! Mais rassurez-vous, les acteurs ici ne jouent pas. Ils sont. Un peu comme dans une sitcom américaine, ce n’est pas l’épaisseur psychologique qui importe mais les clichés et tous les mondes qu’ils véhiculent. Pape des archétypes, le metteur en scène new-yorkais entame pourtant « The Evening » par le récit, lu avec distance par une serveuse aux mœurs conciliantes, des derniers instants d’agonie de son père. Cette parole intime livrée en pâture imprègne l’attention et colore intensément toute la représentation.
Richard Maxwell fabrique, pour donner vie à son propos, un cadre comme un décor de cinéma mais accorde au public un plan plus large que celui de la caméra : échafaudages et techniciens à vue ne laissent place à aucune fiction. Appuyer le faux pour donner la sensation tangible du réel, voilà le tour de force. Car c’est bien une fable ancrée dans un quotidien banalement sordide, une histoire de la middle class américaine dans un bar miteux au fin fond du Minnesota. Sous cet aspect peu reluisant se cache en réalité un plaidoyer aussi beau que vain pour la liberté individuelle et la responsabilité de chacun face à la direction à donner à son existence. Le plateau, réduit en contreplaqués comme la vie trop étroite de ces trois personnages, devient le lieu du petit drame : celle qui veut partir et celui que ne veut pas, celui qui vit par procuration, ceux qui jouent et chantent pour accompagner ces morceaux de vie, pour forcer ceux qui écoutent à tendre l’oreille et ceux qui parlent à affirmer haut et fort leurs intentions. L’esthétique de losers et les gueules des protagonistes n’empêchent pas la tendresse, même si aucune empathie n’affleure. L’art du faux et l’ultraréalisme ensemble sur le podium : on tire mais on ne tue personne. C’est ce délicat décalage qui fait tout l’intérêt de ce travail, jusqu’à la scène finale, mystique, trop belle pour être dévoilée, où seuls les pas qui mènent vers ailleurs persistent.

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