El otro

L’aura des désaxés

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Les premières silhouettes sont à peine apparues sur scène, la salle, d’un même élan, suspend son souffle. Ils sont jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, errent dans ce qui semble être un asile, des ballons traînent au sol, une grande ardoise au mur sur laquelle on imagine que la craie a crissé pour dessiner des boucles, celles du temps maladivement circulaire qui semble être le leur. La plongée dans la désorientation noueuse de ces sept individus – marginaux, aliénés, « autres » – est suffocante. La mise en scène, à mille lieues de l’effusion et de l’hystérie, laisse le silence s’installer, progressivement amplifier le désœuvrement d’un quotidien que rien n’occupe. La folie apparaît alors comme ce sentiment qui naît lorsque le temps, épais et dilaté, ne trouve plus d’usage, quand la fluidité – des instants, des gestes – est perdue, qu’il ne reste qu’un vide à occuper. Les vêtements portés deviennent de dérisoires remèdes : les manipuler, les triturer sont autant d’occasions de sentir, pour ces inadaptés bouleversants, qu’il leur reste un dernier pouvoir, celui de transformer ce qui leur est le plus proche. On est encore en vie quand on déplace une poubelle, qu’on soulève une table, qu’on sent l’eau s’égoutter sur sa peau. C’est le corps, auquel les sept exceptionnels interprètes parviennent à imprimer tout le spectre de la tension – voûté, nerveux, raidi –, qui signifie leur enfer, raconte leur souffrance. Coupés de tout, ils gardent pourtant une irréductible attention à l’autre, besoin aussi maladroit que pressant. Sur scène, de fragiles paires se forment, les fracassés se rencontrent à leur manière, glissant une tête sous le vêtement de leur voisin. Et l’émotion explose. Créé au Chili à partir du travail photographique de Paz Errazuriz et des textes de Diamela Eltit (réunis dans le livre « L’Infarctus de l’âme »), ce spectacle poignant et dérangeant tourne depuis 2012. Car « El otro » montre la folie non comme une irréversible déviance, mais comme un ajustement manquant, rapprochant ainsi de nous ses victimes. La tartine qui ne parvient pas à être beurrée, la pelote à se rembobiner : leurs gestes ne sont pas différents des nôtres, seulement égarés en route, proches et lointains à la fois.

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