Du rêve que fut ma vie

Sculptures en papier

Par

© Vincent Muteau

L’atmosphère est caravagesque. Chez Camille Claudel, les équilibres sont instables. Interprétant l’artiste, Camille Trouvé donne corps à cette ligne floue entre l’intensité et la folie. Sur scène, des jeux d’ombres chinoises font trembler sa silhouette, la redoublent, hypertrophient ses mains – ce par quoi s’expulsent les sentiments de l’artiste. Camille Claudel, « suicidée de la société » qui passera trente ans internée, n’a cessé d’écrire, à son amour et maître Rodin, à son frère bien-aimé Paul, aux marchands d’art, autant d’éléments épistolaires que le spectacle donne à entendre. La jeune femme rêve de marbre. On imagine la densité sereine du matériau comme ce qui la sauverait d’elle-même. La mise en scène a la force de ses composants élémentaires : du papier, de la lumière, les sons âpres d’une contrebasse qui mute en tambour. Camille Claudel disparaît sous le papier de ses correspondances, transforme sa camisole en robe de derviche. Artiste et victime de sa pulsion de métamorphose, elle ne cesse de créer, peu importe le matériau. Camille Trouvé renverse ses habitudes. À son tour d’être ventriloquée, tout en offrant un supplément de force – sa présence sur scène, physique – à son héroïne vacillante. La trouvaille poétique du spectacle est le papier que Claudel caresse, déchire, transforme en masque japonisant. C’est celui qu’elle utilise pour écrire, c’est aussi le miroir de sa vulnérabilité, l’écho inversé du bronze qu’elle utilisait pour sculpter. La fragilité du papier est celle du spectacle, dont on ressort quelque peu déçu, déçu de notre déception, car les deux Camille ne nous inspirent que sympathie. On voudrait davantage de consistance, de propositions scéniques, plonger plus profondément dans l’intériorité fragmentée de l’artiste. On reste sur la frustration de ne pas assister à d’autres transformations, laissé sur le seuil de la petite assemblée des « Causeuses », alors qu’on se serait voulu immergé dans leurs murmures.

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