Léonie et Noélie

Étrange songe symétrique

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La chapelle des Pénitents blancs se transforme en canopée urbaine, à mi-chemin entre les toits haussmanniens de Paris et les gratte-ciel d’une mégapole asiatique. C’est le terrain de jeu de Léonie et Noélie, les deux attachantes jumelles de Nathalie Papin dont l’histoire est portée à la scène par Karelle Prugnaud. Elles viennent de brûler le foyer où elles habitaient. L’une et l’autre s’apprêtent à tracer sa propre route, et ce sont les derniers instants de leur vie commune, les douloureux moments de la séparation de ces deux monozygotes qui est ritualisée dans cette pièce. C’est le pas vers le vertige qui leur permet de se décrocher. Vertige intellectuel de connaître tous les mots du dictionnaire pour l’une, vertige d’escalader et de se suspendre au-dessus du vide de la ville pour l’autre qui va rejoindre un premier amour et son groupe de stégophiles. Cette séparation s’accompagne d’une relecture de leur enfance, comme pour se donner de l’élan. Les fantômes surgissent (leur mère, leur instituteur, le juge…), mais les douleurs s’apaisent après leur visite. Peu à peu, les voilà prêtes à quitter l’enfance, à s’affranchir de la gémellité pour aller vers la singularité et l’autonomie.

Karelle Prugnaud propose une forme très réjouissante, un bonbon acidulé nappé de steampunk gothique sur fond de K-pop. Les jumelles sont « lookées » comme dans un film de Tim Burton. Les actrices profèrent le texte comme si elles étaient au milieu d’un vacarme assourdissant de boîte de nuit et sont parfois délicieusement têtes à claques. Deux acrobates virevoltent parmi elles. Ils sont leurs doubles corporels, comme le bouillonnement musculaire de leur imagination, alternant des prouesses de salto costal à la vitesse de l’éclair entre les plateformes de la scénographie et des apparitions fantasmagoriques, affublés de masques ou d’ailes articulées comme dans un comic des X-men. La vidéo apporte son lot de symbolisme et d’onirisme, notamment dans l’apparition des figures du passé. Bulles burlesques ou montage des attractions qui flirte avec le cauchemar lynchéen. Une mise en scène ultra-dynamique, donc, dont l’intensité ne retombe jamais. Même dans les moments de pause ou de silence, une nappe sonore persiste toujours. Le texte est pourtant très délicat. Mais l’auteure et la metteur en scène, tout comme les jumelles symétriques dont elles racontent ensemble l’histoire, équilibrent leurs forces esthétiques dans une sorte de courant alternatif entre les mots et l’image. Le spectacle n’en est que plus électrisant. Seule réserve, le fait de proposer ce spectacle à partir de huit ans. La qualité artistique est indéniable, mais une telle expérience correspondrait mieux selon moi à un public adolescent, déjà capable de prendre plaisir aux méandres de l’étrange.

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