Kreatur

Les nouveaux subversifs

Par

© Christophe Raynaud de Lage

D’emblée, « Kreatur » nous a posé un problème d’ordre moral : c’est une des pièces qu’on attendait le plus, qu’on avait surlignées dans notre petit programme – pensez donc, Sasha Waltz ! –, mais qui, après un début prometteur, se dégonfle comme une baudruche (et nous avec) à mesure que le spectacle avance. Alors que faire ? Balayer nos réserves – pensez donc, Sasha Waltz ! –, taper pour le plaisir du bon mot, de toute façon le public répondra présent – pensez donc, Sasha Waltz ! –, ou tenter tant bien que mal d’être honnête avec nous-même et avec le spectacle ?

Malgré quelques (très) bonnes blagues que nous avions en réserve, choisissons l’honnêteté par conscience professionnelle. Admettons donc que la beauté plastique de la première demi-heure nous a autant accrochée, assise en équilibre sur le bord de notre siège, que la dernière partie nous a laissée pantoise d’incompréhension. Et c’est cet écart qui nous rend la tâche ardue. Comment expliquer que la poésie inquiétante du début, où les artistes se couvrent et se découvrent de cosses délicates comme des pissenlits, autant matrices que refuges, se termine par une tentative de Jan Fabre sous tranquillisants ?

Voilà le cœur de notre incompréhension : l’écart entre ce que nous avons cru comprendre que voulait nous montrer la chorégraphe et ce que nous avons réellement vu. Cette danseuse qui prend le pouvoir sur les autres, leur donne des ordres ou les promène par les cheveux, cette façon d’interrompre les choses plutôt que de les mener à leur terme, la molle tentative d’orgie finale, tout nous pousse à croire que « Kreatur » tente de choquer avec dix ans de retard.

On a du mal, pourtant, à se convaincre que cette dichotomie maladroite ne serait que le fruit du hasard. Car l’ensemble de « Kreatur » semble reposer sur un système de dichotomies : noir contre blanc, individu contre groupe, intérieur contre extérieur. Ce retard sur son temps serait en fait une avance ? La subversion selon Sasha Waltz serait donc de ne pas choquer ? Si tel est bien le cas, alors on le confesse, c’est un peu trop « méta » pour nous.

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