Ce qu'on attend de moi

© Jérémie Battaglia

Le café du Théâtre Aux Écuries a été transformé en cabaret intimiste pour l’occasion. L’assistance est fébrile : ce soir il n’y aura pas de comédien(ne) sur scène – d’ailleurs il n’y aura pas de scène – et une personne sera choisie dans la salle pour assurer le spectacle. Les convives attablés, Philippe Cyr et Gilles Poulin-Denis font leur entrée et annoncent leurs critères de sélection. Journalistes, psychologues et autres artistes sont refusés d’office. Petit à petit, les candidatures sont écrémées et bientôt, il ne reste plus qu’une douzaine de candidats en lice. Zacharie, jeune luthier à la dégaine décontractée, habitant du quartier, est choisi par le vote à main levée du public. Après cette entrée en matière un tantinet laborieuse, l’heureux élu est emmené en coulisses et équipé d’oreillettes et d’un micro, filmés par deux caméras. Le public peut suivre les déambulations de Zacharie dans les entrailles du théâtre grâce à un écran tendu dans l’obscurité du café. Les deux metteurs en scène, restés de notre côté de la porte, chuchotent des indications dans l’oreille de leur cobaye et, doucement, un film se construit sous nos yeux. Les prises de vue sont superbes, l’image est léchée et Zacharie prend sa responsabilité à coeur. Mais Zacharie n’est pas comédien, et lorsqu’il récite les morceaux de texte dictés par ses marionnettistes, il perd ce naturel si touchant qui aurait pu faire le charme simple de l’expérience. La démarche un peu hésitante, il répond en direct aux questions parfois très personnelles des créateurs. Puis une voix-off vient encadrer Zacharie dans un scénario pré-écrit qui donne au film la couleur du portrait métaphysique et poétique souhaité, plein de belles images évocatrices. Les ficelles tirées par Gilles Poulin-Denis et Philippe Cyr sont définitivement bien trop épaisses et leur volonté trop peu subtile de nous tirer la larme à l’oeil rend toutes leurs interventions artificielles et finalement superflues. Pourquoi pousser leur jeune cobaye à jouer la comédie ? Il eut peut-être été plus judicieux d’exploiter son humanité mise à nue sous les projecteurs, dans toute sa sobriété. L’expérimentation, bien que divertissante, passe à côté de son intérêt principal, à trop vouloir contrôler l’incontrôlable.

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