Dom Juan

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Le metteur en scène suisse Julien Basler propose une entrée en modestie dans un « Dom Juan » dont il affirme la drôlerie et la puissance politique. Grand dadais élégant et autoritaire, double métrosexuel de John Cleese et de Jean Rochefort, François Herpeux est un comédien convaincant… qui pourrait veiller à sa diction. Si elle était parfaite, son éblouissant sens du rythme nous entraînerait plus loin. Intelligemment servi par une troupe virevoltante, il singe le rôle conféré par le texte autant qu’il l’incarne puissamment. Sa force est de ne jamais cesser de faire les deux, il « tient ». Nous le suivons avec la fascination un peu jalouse qu’on éprouve pour un dandy de la famille qui aurait le droit de « dire des horreurs ». Plus inquiétant par son insensibilité au feu (de l’argent, de l’amour, de la mort), son détachement aristocratique, que par sa férocité misanthrope, il est postmoderne en diable.

La mise en scène convoque Jérôme Deschamps dans un dispositif plaisant. Elle s’en éloigne par une très grande attention au texte, ce qui fait qu’on ré-entend Sganarelle et Elvire notamment (fort bien interprétées par Aurélie Pitrat et Aline Papin) ; l’amour qu’ils éprouvent pour leur tortionnaire ne nous était jamais autant parvenu. Il y a beaucoup d’amour dans ce spectacle d’ailleurs, celui du texte, du théâtre, des comédiens, malicieux, complices. La mort de Dom Juan crée dès lors un grand vide, nous nous étions mis à l’aimer nous aussi ce dandy tête à claques, ce solitaire anarchisant qui captait si fort notre regard et nous emmenait si loin des conventions politiques et sociales. Grâces soient rendues à Julien Basler de puiser dans Molière la force de cette subversion sans renoncer à la douceur ni à l’humour.

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