Grande –

© Tout ça / Que ça

Quelle belle idée a eue le festival Perspectives de programmer l’ovni de Vimala Pons et Tsirihaka Harrivel (aka Tout ça / Que ça) en spectacle d’ouverture ! Certes, « Grande » est désormais un objet scénique connu, reconnu et hipsterisé… Mais imposer le foutraque aux Franco-Allemands de Sarrebruck, juste avant les petits fours de l’inauguration, quel pari osé, et réussi ! Forme circassienne, théâtrale, performative, ponctuée d’une musique électro-exubérante jouée en live , « Grande – » est d’abord une ode hallucinée à l’enfance, à son insoumission aux normes, à son échevellement forcené, à son ludisme sans parti-pris, à sa folie pré-pathologique. « Grande –  » est truffé de références volontaires et involontaires, d’Alain Bashung à Kierkegaard ( ? !), en passant par Jacques Tati. Tout y est affaire de cycles, de boucles, et de la façon d’en sortir ou de s’y enfermer, car n’est-ce pas de la répétition du geste, du son, de l’image que naissent les plus grandes espérances de la création artistique ? Et sa tristesse aussi, à l’image de cette histoire d’amour qui se déploie sur scène, très néo-Nouvelle Vague, re-vue en revues, déconstruite, fragmentée, dissoute dans un mouvement frénétique et continu.

« Grande – » est un bordel, oui, à commencer par son bric-à-brac visuel, son parti-pris des choses qui le fait glisser vers du théâtre d’objets, sans jamais s’y enliser dans une instruction purement formelle. Plutôt : un programme savamment construit, dosé, rythmé. Risqué. Excité comme peut l’être le sang qui bout d’un corps à l’autre, d’un espace à l’autre, d’un temps à l’autre. Parce que « Grande – » décoiffe. Remue. Suis-je le seul à y entendre Rimbaud ? « Aux accidents atmosphériques les plus surprenants, Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche » : leur cabaret n’appartient qu’à eux deux ; leur construction fantasque est d’abord un jeu de connivences et de repères masqués. « Est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ? ». Bien entendu, qu’on pardonne leur sauvagerie à Vimala et Tsirihaka. On leur pardonne l’étirement démesuré de ce cabaret enragé (presque deux heures : les performeurs frôlent la performance olympique, et le spectateur le moins attentif l’apoplexie) ; on leur pardonne aussi quelques facilités idéologico-artistiques comme de lancer des poignards sur les portraits-cibles de Marine Le Pen ou Vladimir Poutine. On pardonne parce que la poésie de « Grande – » est rare et belle. On pardonne parce que « Grande – », c’est le triomphe de la parole rédemptrice (osons la périphrase : un méta-cirque langagier en forme de coup de poing).  On pardonne tout à l’énergie de cette jeunesse. Que ça ? Tout ça.

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