Quitter la Terre

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Une station spatiale en forme de gigantesque ananas coupé en deux posé à l’envers abrite un échantillon de l’humanité censé regénérer une planète épuisée et stérile. Sur cette vie en orbite, on copule, on « écoute de la musique qui calme », on compose une mystérieuse « encyclopédie de tout ce dont on croit se souvenir » : « Quitter la terre » est une méditation loufoque pré-apocalyptique, un bricolage lo-fi futurosceptique dans lequel deux conférenciers nonchalamment à côté de la plaque s’interrogent sur le devenir d’une génération dont l’horizon ultime de sens est la perche à selfie. Joël et Joëlle ont la désorientation inquiète d’un professeur Tournesol qui, cherchant à sauver l’humanité, se serait égaré dans un jardin borgésien. Le duo a l’élégance d’être faussement léger, de prendre au sérieux le dérisoire, ne livrant ses questionnements existentiels qu’au travers de trivialités quotidiennes (« des gens qu’insulter leur ex au téléphone dans un train bondé ne dérange pas ne devraient pas avoir de problèmes à faire caca dans un openspace »). C’est souvent drôle, on regrettera que la mise en scène et le texte accusent quelques longueurs qui alourdissent des échanges vivaces et pleins d’esprit (au point qu’on rit parfois en différé).

La poésie naît quand le propos se perd, lorsque les incongruités dégringolent dans la bouche de ces scientifiques bancals. Le dilettantisme est ici un art, la tendance OuPaPo (Ouvroir de Parenthèses Potentielles) du spectacle promettant les digressions les plus farfelues et les associations les plus courges -car outre une navette dans le cosmos, des carnets noirs trouvés dans une mystérieuse boite en carton, il y a des courges, dont on a d’ailleurs oublié la fonction. Avec une volubilité tranquille, un humour à grincer des dents, le spectacle éclate les règles de la logique, si bien qu’on se prend à vouloir parler en langage orbital, là où les mots flottent, où les combinaisons d’images sont infinies, là où, entre la Terre et la Station, dans la poésie pure, la joie semble continue. Ces cyber-considérations font un usage très ingénieux de l’écran, qui devient le support d’une imagerie 3D projetant l’intérieur de la station spatiale. Ce même écran devient, dans une belle séquence, un tableau à dessins : ces derniers, évoquant l’art brut et la fragilité naïve des hommes, composent une mémoire dessinée de la Terre et suscitent, à l’égard de cette dernière, plutôt qu’une envie de fuir, soudain une grande vague de tendresse.

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