Minuit à la croisée des chemins

Une saison en enfer

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Avec cette exposition logée sous les toits brûlants de la Croisière, vous allez plonger dans le tourbillon sombre et coloré des rites africains. Éteignez votre portable, mettez de côté votre sens de la méthode et votre rationalisme cartésien, et laissez-vous envoûter. Que descende sur vous l’esprit d’Eshu, le dieu de la tribu Yoruba, Roi de la communication, Prince de l’incertitude et Maître du destin !

Bruno Morais et Cristina de Middel, dont plusieurs travaux se sont attachés à la défense du continent africain, ont infiltré pour nous les rivages noirs du Bénin, du Brésil, de Haïti et Cuba. « Minuit à la croisée des chemins » révèle le rayonnement de la spiritualité africaine en Amérique latine, sur les anciennes terres du commerce triangulaire. Au fil des routes et des syncrétismes, la richesse de ce patrimoine se manifeste sous les traits ondoyants d’Eshu, premier dieu invoqué lors des cérémonies.

Illuminations

Difficile de rester insensible à la poésie des images. Sur les tirages, la chèvre se prépare au sacrifice. L’eau vole, le feu bleuit. Le couteau d’Eshu se plante dans une paume. Beaucoup de gros plans isolent et cisaillent, dans un morcellement signifiant. Clé, collier, bougie : chaque objet devient signe, accessoire essentiel, fétiche. Le poète n’est pas le seul à écarquiller les yeux et à se faire voyant, le photographe le peut aussi. Lui qui, par un long et raisonné dérèglement de son boîtier – gros plans souvent, peu de profondeur de champ – embrasse l’étrangeté des rites et l’aura des croyants. Les portraits de l’exposition multiplient les jumeaux, porteurs de chance et de fortune. Frappante est l’indolence hiératique des hommes et des femmes, leurs mouvements contenus. Certains arborent de magnifiques costumes ; leur shooting aux mêmes lieux crée un trouble immobile. Parfois les visages se voilent, parfois les corps tournent le dos. Toujours le sens affleure, le mystère plane.

Qu’il est rafraîchissant, dans notre époque désenchantée, de découvrir un monde habité, des corps spirituels – ou possédés ! Car les deux photographes mettent en scène des inversions infernales. La tête se trouve en bas, la patte à la place du pied. L’obole sur les yeux morts se fait boussole désorientée, Eshu au Brésil, femme. Décidément, ce dieu qu’on honore avec des cigares et du rhum transpire le vice – pas étonnant qu’il porte une fourche. Mais revenons à la fête. Sur une vidéo, les danses endiablées se succèdent. La frontière entre l’homme et la bête s’abolit dans la transe. Un bébé de plastique flotte comme un sombre prophète.

À la croisée des mondes

Cristina de Middel et Bruno Morais photographient aussi des fenêtres, des embrasures, des encadrements comme autant de secrets et d’issues – de sas entre les mondes. Au Brésil, Eshu est aussi gardien des portails et des chemins. Au carrefour de la vie et de la mort, le messager entre le matériel et le spirituel ouvre et ferme les portes.

Croix ou cercueil dressé, la mort est de fait bien présente. Un squelette se colle au mur macabre, une petite fille danse en lui tournant le dos. Un peu partout circulent la poule noire du sacrifice, la froideur du serpent… Pendant ce temps, le dieu à barbe blanche et lunettes noires fume sa pipe, en crachant une flamme placide… À notre tour, écarquillons les yeux : c’est l’heure du sacrifice.

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