Histoire(s) du théâtre II

© Christophe Raynaud de Lage

Pour ce deuxième volet d’ »Histoire(s) du théâtre » initié par Milo Rau et le NTGent, Faustin Linyekula choisit d’évoquer la constitution du Ballet National du Zaïre, fondé en 1974 peu après l’arrivée au pouvoir de Mobutu. Toujours dans la perspective d’un théâtre documentaire, le chorégraphe fait venir sur scène trois membres du Ballet présents au moment de sa fondation, qui évoquent leurs souvenirs. Au centre de ce travail, une réflexion à la fois sur une époque révolue, celle de l’immédiate post-colonisation, mais également sur ce qui peut rester d’une mémoire à la fois individuelle et collective lorsqu’elle est liée à une période historique précise. Par le truchement d’extraits vidéos en noir et blanc de la première pièce du Ballet National, qui sont projetés sur scène, Faustin Linyekula créé un pont sensible entre deux époques, mettant face à face les témoignages de danseurs déjà âgés et l’image d’eux-mêmes plus jeunes. Ces deux images qui se côtoient sur scène, l’une faite de chair et d’os quelque peu vieillis, l’autre fringante mais absente, placent le spectateur face à une expérience de la durée. Il s’agit dès lors de la durée rétrospective telle qu’elle peut s’expérimenter dans l’Histoire – ressaisir l’histoire de ce pays après la colonisation, la tentative de fondation d’une identité nationale – mais également à l’échelle d’une vie.

L’émotion nous saisit toute particulièrement lorsqu’il s’agit du musicien Ikondongo Mukoko qui joue de son instrument, dos à l’extrait vidéo de « L’épopée de Lianja » (première pièce du Ballet National du Zaïre) projeté sur les murs de pierre de cette Cour minérale toute historique. La même position, comme si rien n’avait changé hormis le corps fatigué et les cheveux désormais blanchis. Cette « Histoire du théâtre » nous offre, plus qu’une histoire à proprement parler – qui exigerait cohérence et linéarité – une expérience de l’Histoire, et plus encore l’illusion d’un accès, par la vision de ces corps jeunes et vieux mis en présence sur scène, à une expérience du temps. La dramaturgie semble parfois maladroite, parfois trop circulaire, mais se lit en écho à cette phrase qui revient comme une ritournelle tout au long du spectacle : « Pour être entendue, une histoire a besoin d’être racontée plusieurs fois ». Faustin Linyekula nous offre ainsi plusieurs expériences temporelles, dont la dernière s’achève par un chant affranchi de traduction (plus de sous-titres) et de lumière (plus d’éclairage), faisant renouer avec un temps a-historique qui appartiendrait à tous les êtres humains : celui de la voix d’un homme qui s’élève, dans la nuit, vers les étoiles.

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