La Marionnette, laboratoire du théâtre

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Les expérimentations corporelles de la scène moderniste représentent décidément un territoire d’investigation privilégié par la critique universitaire depuis quelques années. Citons « La Pantomime noire » de Gilles Bonnet, les corps « obscènes » d’Arnaud Rykner,  ceux « de chair » et « de pierre » abordés récemment par Monique Borie chez Deuxième Epoque qui, dans sa belle ligne éditoriale dédiée aux arts vivants, consacre cette fois un bel écrin de 450 pages (nourries d’illustrations) à la thèse de littérature comparée menée par Hélène Beauchamp sur la marionnette. Si cette dernière réexploite le réseau d’influences esthétiques entre la France et la Belgique, elle offre une ouverture féconde et plus rare sur le cas espagnol. Ne s’intéressant pas aux écriture spécifiquement guignolesques mais à la « composante marionnettique » qui irrigue la scène à l’orée du XXe siècle, la critique propose un feuilletage de ses usages dramaturgiques, partant du postulat fécond selon lequel « la marionnette a alimenté nombre d’utopies théâtrales différentes ».

Sans désavouer l’artificialité de cette distinction binaire, Hélène Beauchamp oppose d’abord la « valeur métaphysique » de la marionnette (apanage élitiste du théâtre d’art symboliste) à sa « valeur populaire » (abordée entre autres avec les textes de Jarry, Ghelderode, ou avec cet inconditionnel des castelets qu’était Garcia Lorca), esquissant quelques lignes de partages implicites entre ces univers esthétiques (par la mention fructueuse de la résurgence des mystères.) Les chapitres suivants, moins thématiques, sont nourris autant par les discours critiques et esthétiques que par la partition textuelle elle-même (car Hélène Beauchamp souhaite faire la part belle à la matière littéraire pour repenser l’horizon scénique, même si l’on est un peu déçu que cette intention ne soit pas régulièrement tenue.) Ces perspectives, érudites et fouillées, font alors émerger la raison d’être avant tout politique de la marionnette, grande « arme polémique », quels que soient les rêves de théâtre derrière lesquels elle se cache. Délaissant l’écueil poisseux de la symbolique dramaturgique (qui ferait par exemple de la marionnette une simple métaphore de la nature humaine), Hélène Beauchamp ne se prive pourtant pas de certaines interprétations fructueuses, notamment sur le trouble des domaines matériels et spirituels qu’induit l’androïde maeterlinckien.

Cette thèse ambitieuse, qui n’évite pas certaines redondances et lieux communs pardonnables (notamment sur le mouvement symboliste), aurait dû être un peu resserrée pour satisfaire le large public auquel elle souhaite s’adresser (les chercheurs autant que les « curieux », comme le stipule sa préface.) « Puissent les pièces de théâtre mises en lumière dans ce livre continuer à nourrir l’écriture, sur papier ou au plateau, d’un théâtre marionnettique subversif et exigeant » finit-on par lire : espérons religieusement que les dramaturgies contemporaines, comme celles de Bond ou Barker, où la marionnette ne cesse de déstabiliser les seuils de perception, inspireront autant Hélène Beauchamp pour un prochain ouvrage.

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