© Anne-Laure Lechat

Trois êtres de chair, animés par des voix venues de partout et de nulle part à la fois, habitent un plateau presque nu. Yasmine Hugonnet et ses deux comparses plongent leurs mains profondément, tout au fond de nos êtres, pour ne plus nous lâcher.

Dépossédés, comme sous le coup d’une hypnose, notre calcul scientifique et chronométré du temps s’efface. Les danseuses s’inscrivent dans ce « temps réel », vécu dans sa subjectivité, que Bergson nommait « durée » ; là où les éléments « se pénètrent, sans contours précis ». Ce que « Chro no lo gi cal » propose, ce n’est pas moins qu’une quête de lâcher-prise total pour le spectateur, rendant les clefs du temps et de son libre-arbitre, paradoxalement soutenue par une maîtrise impressionnante du corps sur le plateau.

En mettant au jour l’infinité de ce qui paraissait clos, Yasmine Hugonnet débloque un plaisir qui est de l’ordre de concept bergsonien d’intuition. L’esprit serein reste perpétuellement alerte, épousant le flot incessant de mouvements, d’intentions et de conséquences, qui ne projette pas de ligne droite continue mais plutôt un état présentiel renouvelé. La psalmodie à bouche cousue qui émerge – au sens propre comme figuré – des entrailles, projette une fabuleuse énergie primaire, guidant et rassemblant les circuits de gestes. C’est une grâce qui ne vient ni d’en haut, ni d’en bas, mais du dedans, de ce qui se cache dans le dur de la matière et trouve dans ces corps trois caisses de résonance inédites.

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