Cécile

Du théâtre en terres inconnues

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Voilà certainement la claque que l’on n’attendait pas et qui persiste dans notre mémoire, comme la trace de la main sur la joue. Ce qui perturbe le plus, c’est la sensation tenace de ne pas savoir exactement à quoi nous avons assisté : la confession d’une enfant du siècle ? Un one-woman-show ? Un essai porno-écologiste ? Une tentative par le réel de définir ce que peut être une représentation ? 3 h 30 de conversation avec Cécile ? Un peu tout ça à la fois et certainement encore bien d’autres choses qui décanteront avec le temps, tant ce spectacle dans sa forme très simple contient de couches. Cécile, la trentaine, est donc là pour nous parler d’elle. C’est Marion Duval – actrice et metteur en scène qu’il ne faut pas lâcher, car tout ce qu’elle touche semble se transformer en ovni des plateaux – qui lui a demandé de se livrer devant nous, et en effet elle a pléthore d’histoires incroyables à raconter.

Le portrait complexe qui se dessine au fur et à mesure des chapitres (du clown à l’hôpital à la Zad en passant par l’étonnant projet « Fuck for Forest ») crée une empathie unanime, immédiate et durable ; Cécile est émue, Cécile est perdue, Cécile s’excite sur son tabouret avec la couture de son jean, Cécile pleure ses amis passés, Cécile délire, et quoi qu’elle fasse, où qu’elle décide d’aller, le public conquis part avec elle, verse sa larme et rit aux éclats. Toute la bien-pensance est évacuée, et la question pénible du vrai ou du faux tombe à plat, le propos n’est définitivement pas dans ces sphères de pensées-là. Ce qui se terre derrière cette performance est pourtant de l’ordre de la théorie du théâtre. Avec la déconstruction de tout ce qui fait traditionnellement une représentation (plus de quatrième mur, plus de personnage, plus de dramaturgie, plus de temps ni de lieux fabriqués…) grandit devant nos yeux une forme qui interroge l’art du théâtre dans l’ici et maintenant uniquement. Cette « vie intense » (comme la définit si bien Tristan Garcia) sans garde-fou se consume seulement au présent, et puisque nous partageons un temps commun, nous assistons à une représentation en train de se construire, toujours sur le fil, fragile, imparfaite, saccadée, sans volonté d’aboutissement. Mais le théâtre ne se laisse pas oublier si vite, et comme un clin d’œil espiègle des pastiches émaillent le discours – comédie musicale en hôpital psychiatrique ou partouze géante pour contrer les CRS à Notre-Dame-des-Landes – et achèvent de brouiller les codes d’un spectacle qui ne se laisse résolument pas circonscrire.

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