(c) Denis Martin

Dehors, dans la nuit, sous la lumière clinique des projecteurs géants de la Place des festivals de Montréal, une armée de soixante silhouettes sombres et agiles fend la foule, pour s’installer, tel un rituel martial, devant la trentaine de paillasses blanches bordées de néons, disposées pour l’occasion. L’éclairage blafard des LED, l’uniformisation de leur silhouette, le mécanisme de leurs gestes saccadés, la gravité de leurs visages : sous la beauté visuelle, tout concourt à l’émergence d’une inquiétude sourde devant ce  ballet dystopique où les êtres frottent d’étranges pierres sur leur paillasse, geste éminemment simple qui, par sa répétition bornée, esquisse à lui seul la fatalité du futur, où l’on répète des mouvements dépourvus de sens, secoués par des spasmes du corps qui échouent à provoquer des sursauts de l’âme (ceux-là même qui pourraient nous sauver).

Allégorie anxieuse du monde du travail ? Vision superbe et grave de la fin? Dans la main de chaque danseur, une pierre – des atomes lapidaires, peut-être des fragments du monolithe de « 2001 » : celui-ci détruit, bousillé par les hommes, il n’y a plus de transcendance, chacun porte sa croyance individuelle dans sa main, en croyant qu’elle est tout. Pourvus d’une oreillette, les danseurs reçoivent en direct les consignes de Martin Messier – à l’image d’une humanité qui reçoit des ordres de la technique. Ces hommes et femmes semblent ignorer ce que la musique, électronique, vague grondante, a l’air de savoir déjà. Celle-ci achève de transformer les danseurs en molécules de ténèbres, faisant de « Innervision » un sublime memento mori en plein air.

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