Nef impressioniste

Berthe Morisot (1841-1895)
Par

Berthe Morisot, Jeune fille à la potiche, 1889

Berthe Morisot, Jeune fille à la potiche, 1889

L’œuvre de Berthe Morisot bénéficie d’un écrin somptueux : le Musée d’Orsay lui consacre pour la toute première fois une rétrospective complète et solidement argumentée, grâce à laquelle il nous est permis de redécouvrir cette artiste exceptionnelle. Le parcours s’affranchit de lectures idéologiques simplistes et ne fait pas de Berthe Morisot une icône féministe anachronique. Au contraire, la puissance de l’artiste s’épanouit grâce à une analyse ayant toujours l’œuvre comme point focal. Elle dévoile en particulier une attention précise portée au geste et au regard. L’impressionnante collection de tableaux qui nous est très rarement donnée à voir croise une variété de thèmes (mode, toilette, travail) et de lieux (plein air, atelier, espaces intermédiaires) dont le tissage fait affleurer une réflexion complexe sur la modernité en acte à l’époque de Morisot. L’artiste opte pour la suggestion plutôt que la description et explore consciencieusement les nombreuses modalités de sa technique.

Son travail fructueux convoque une galaxie de personnalités au sein de laquelle nous naviguons. Partout affleurent d’autres noms, communément plus connus, tel que Manet (son beau-frère), Degas, Renoir ou encore Seurat. En cela, l’œuvre de Berthe Morisot est une véritable nef, multipliant les fenêtres d’accès vers d’autres travaux tout en conservant une identité singulière. L’autorité artistique de cette figure de premier plan dans l’histoire de la peinture prend ainsi corps, jusque dans ses tentatives les plus expérimentales concernant les questions d’entre-deux et de non-fini. La destruction de nombreuses toiles par la main de l’artiste elle-même poursuit cette dimension d’inachevé à une autre échelle, en ce qu’elle prive l’observateur d’un regard totalisant. Morisot résiste au regard extérieur en refusant d’abandonner une clef de lecture facile et certaine. Elle ouvre ainsi une brèche dans la temporalité du geste artistique et nous invite à y plonger avec curiosité.

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