Obstacle intérieur

Bounce
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Ça commence l’air de rien. Les deux musiciens s’apprêtent, attendent les danseurs qui se promènent nonchalamment sur scène, finissant leur conversation. Peu à peu le mouvement les gagne au milieu de leurs phrases, la danse les prend et la musique les suit. Au centre un gigantesque cube de bois, lointain cousin du monolithe de « 2001, l’Odyssée de l’espace », mais bien plus embarrassant. Pourtant nul ne semble y faire attention, et la danse s’intensifie jusqu’à ce que… boum ! Le danseur se mange le mystérieux volume en pleine face. S’ensuit une réaction en chaîne de catastrophes dans le décor. Mon fils se retourne vers moi. Son regard demande si c’est pour de vrai. Mais quand la scène de choc se répète exactement à l’identique, il est fixé. Ce cube est une énigme qui empêche la représentation de continuer, et il va falloir au quatuor inventivité et persévérance pour en déjouer le mystère. C’est alors un motif qui commence. Un algorithme de formules dansées, bougées, parlées, chantées qui se déploie sous nos yeux, et toutes sont inopérantes, comme une série de tentatives infructueuses d’entrer le bon mot de passe, de trouver la bonne clé. Véritable casse-tête qui donne matière à tous les jeux et à tous les emportements.

L’originalité de ce spectacle (et ce qui fait sa force), c’est qu’il prend à rebours la question de la limite. Quand tous les discours à la jeunesse sur cette notion s’attachent à légitimer les cadres, ici, ce gigantesque cube chuchote à l’inconscient du jeune spectateur. Il pose avec bienveillance la question de sa relation avec l’obstacle intérieur, celui qui l’empêche d’avancer et d’être libre. Il rappelle aussi qu’il n’est pas si simple de s’en sortir tout seul, et que la réussite individuelle n’est souvent qu’une fausse victoire. La vraie est collective, et le mystère ne se perce que si personne n’est laissé derrière. Un étrange compte à rebours semble faire figure de juge temporel qui valide ou non la réponse à l’énigme proposée par le petit quatuor.

Le chorégraphe Thomas Guerry et le compositeur Camille Rocailleux signent ensemble une belle parabole dans laquelle la musique et la danse invitent la jeunesse à rechercher le bonheur non pas dans la toute-puissance mais dans le dépassement et l’apprentissage de ses erreurs ; dans la coopération plutôt que dans la compétition. L’échec apparaît alors comme une partie nécessaire du processus : un tricotage intime et collectif, dans la beauté du tâtonnement – un mouvement, un mot, un geste ; deux mailles à l’envers, une à l’endroit… Lutter contre la culture de la « win », pour lui préférer celle de l’émancipation.

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