(c) Ariane Mercier

Tout part chez Nicole Genovese d’une fascination-répulsion pour « Plus belle la vie », observatoire télévisuel hygiéniste des classes moyennes. Avec « hélas », elle en déconstruit minutieusement l’édifice langagier avec une création oulipienne puissante mais qui tourne un peu trop sur elle-même.

Bienvenue dans la cuisine d’une famille lambda – que l’on aura vite fait de qualifier d’archétype de beaufitude – planquée dans un décor de formica où trône un écran de télévision diffusant « Les Chiffres et les Lettres ». Le dîner est un non-événement, une manifestation du vide, mais un vide lancinant qui sature vite l’atmosphère. Car « hélas » décline le comique de répétition dans son sens le plus immodéré, jouant sur l’éternel retour du presque même, sur l’itération vertigineuse d’une boucle non bouclée.

Un infini, pourtant, qui vacille, par l’ouverture brutale de failles dans l’ordre illusoire du monde : un oncle anglophone que l’on rejette de plus en plus hors du nœud familial, puis une adjointe à la culture (Nicole Genovese elle-même, brillante dans son rôle de porteuse de discours consensuel préfabriqué), dont la partition métathéâtrale rompt l’espace-temps fragile de cette famille au bord du gouffre. Chaque personnage est un wagon sans cesse sur le point de dérailler, épuisant le langage jusqu’au point de sidération (le jeu de Nathalie Pagnac, la mère, est particulièrement réussi à cet égard), usant de ficelles oulipiennes façon « S+7 » parfaitement huilées. Et un témoin impuissant du délitement de la réalité, au sens le plus littéral, le décor lui-même allant jusqu’à sa désagrégation.

Le problème, c’est que « hélas », confiné à l’exercice de style jouant avec les nerfs des spectateurs eux-mêmes prisonniers de la boucle séquentielle, peine à maintenir sa force humoristique et, au-delà, son intention socio-satirique. A trop déverser l’énergie de ses comédiens dans ses spirales de plus en plus absurdes, l’ironie d’« hélas » sur cet « outil d’émancipation citoyenne » que serait « Plus belle la vie » reste coincée dans ce vide même qui la nourrit. Mais peut-être est-ce là la digne représentation de l’ultime sacrifice que le formalisme aseptisé des soap-opéras exige du spectateur : une attente sans cesse déjouée et l’abdication de toute épiphanie.

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