J’étais le poète de cette histoire

Les Étoiles
Par

© Simon Gosselin

« Les Étoiles » de Simon Falguières s’inscrivent dans la constellation, lointaine à présent, de ces fables épiques très en vogue de la fin du XIXe siècle aux années 1920 qui ont pris pour protagoniste un poète marginal. De « La Lumière du monde » de Laxness au « Baal » de Brecht, ces œuvres romanesques ou théâtrales s’érigeaient comme des pôles de résistance à une désertion de la transcendance et a fortiori à la mort du poète dont la modernité est imprégnée. L’hétérotopie de Falguières lorgne aussi vers le drame onirique strindbergien et vers celui qui s’en est tant inspiré : Ingmar Bergman, qui apparaît au terme du long voyage entrepris par Ezra, le protagoniste. A ces échos littéraires (auxquels on ajoutera évidemment le « Peer Gynt » ibsénien) se mêlent des souvenirs gamins, du lit voyageur de « L’Apprentie sorcière » à l’armoire magique de Narnia, sanctuaire qui suspend le temps et qui ne fait qu’un avec la boîte noire de Falguières. De fait, le dramaturge et metteur en scène (qui présentera en Avignon 22 un conte au long cours) affiche ici une croyance immodérée dans la lanterne magique du théâtre. C’est là la principale force du geste : aller au rebours de l’air du temps en offrant une fable a priori détachée du présent. Un voyage initiatique sans balises édifiantes qui, même lorsqu’il revient au bercail, ne cherche jamais à croquer satiriquement les défauts de notre contemporain.

L’apolitisme apparent d’une esthétique est un risque théâtral majeur, a fortiori pour un jeune artiste, que nous aimerions saluer. Même si la politique sous-jacente qui s’en dégage indéniablement n’est pas sans ambiguïtés ici. Dans le monde suggéré par Falguières, « où la beauté a perdu sa stature », le geste d’écriture qui cherche à la restaurer n’est pas indemne de naïveté et de passéisme. Un personnage mentionne d’ailleurs ce travers, comme si l’auteur souhaitait se dédouaner des écueils possibles de son voyage emprunt de romantisme et de féérie symboliste. Mais cela ne suffit pas totalement à les chasser, le spectacle apparaissant davantage comme un manifeste à rebours que comme une réelle opération esthétique (la laideur de certains matériaux utilisés dans la scénographie en est la conséquence). Les longues listes poétiques mentionnant des éléments cosmiques dont on devrait retrouver le sublime et le mystère en sont un exemple. Les rapports de séduction, emprunts de mièvrerie et de compliments fanés, en sont un autre. Le rapport de Falguières à la scène est trop livresque et idéaliste, et même si tous les acteur-rice-s et la grammaire scénique sont au rendez-vous du rêve, il manque de vrais moments d’intensité où la théâtralité se trouverait transcendée dans ses principes. Des moments où le réel percerait la magie policée du tourbillon scénique, ôtant à la dramaturgie ses ultimes intentions et ses résidus rationnels. La fresque attendue à Avignon devrait être l’occasion de mesurer cette possible évolution, les étoiles étant toujours, on le sait bien, le signe d’une promesse.

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