Se dépasser tout en échappant au culte du « bien-faire »

Gala
Par

Nicole Faure chez elle, à Gagny (c) Pénélope Patrix

Nicole Dufaure chez elle, à Gagny (c) Pénélope Patrix

Cédric Andrieux au théâtre Nanterre-Amandiers (c) Pénélope Patrix

Cédric Andrieux au théâtre Nanterre-Amandiers (c) Pénélope Patrix

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout l’automne, cette rubrique écumera les coulisses des pièces commentées en « Focus », recueillant le témoignage de ceux qui font exister les spectacles et qu’on a rarement l’occasion d’entendre, des technicien(ne)s aux chargé(e)s de prod’, des régisseur(se)s aux scénographes, des assistant(e)s aux costumier(ère)s, des ouvreur(euse)s aux spectateur(trice)s…

« Gala » joue avec les codes, « Gala » déroute les spectateurs, mais que fait « Gala » aux danseurs ? Pour les entendre parler de cette expérience scénique hors du commun, j’ai rencontré Cédric Andrieux, danseur contemporain et assistant de Jérôme Bel, puis Nicole Dufaure, chanteuse amateur et vibrante interprète de la chanson de Dalida. Entrelacs.

Cédric Andrieux : J’ai été formé au Conservatoire national supérieur de danse, puis j’ai travaillé aux États-Unis avec Merce Cunningham avant d’intégrer le ballet de l’Opéra de Lyon, que j’ai quitté en 2010 pour mon spectacle solo avec Jérôme Bel. Pour « Gala », à la base, j’étais son assistant, pour recréer la pièce dans différentes villes, animer les répétitions et aider les danseurs en coulisses. Finalement, je suis monté sur scène pour expérimenter le travail au plateau, et j’y suis resté. Il semblait intéressant de mélanger professionnels et amateurs pour élargir le spectre des interprétations – non des compétences.

Nicole Dufaure : Je suis retraitée, j’ai exercé différents métiers : documentariste, secrétaire, employée de la mairie de Gagny… et j’ai élevé trois enfants. J’ai su que l’équipe de Jérôme Bel cherchait des gens pour participer à un atelier danse et voix à Montfermeil, à côté d’ici, en vue de monter un spectacle. Je suis curieuse, donc j’y suis allée avec des amies. Chacun a présenté une chanson ou une danse qu’il aimait faire, qu’on a répétés dans le cadre de l’atelier, et qui sont devenus les solos.

Décentrements

CA : Professionnel comme amateur, chacun est amené à faire ce qu’il ne sait pas faire dans ce spectacle. On a tous travaillé à lâcher le désir de « bien faire », profondément ancré en nous, pour tenter d’être là, laisser parler notre simple désir de réaliser une figure. C’est déroutant pour nous qui sommes formés à l’excellence, autant que pour les amateurs, qui doivent se déprendre de la peur de se tromper, de ne pas être à leur place. Jérôme [Bel] leur parle beaucoup en répétitions pour les rassurer.

ND : Au début j’avais un trac énorme, je me sentais gauche, j’avais peur de l’opinion des gens. Le soir de la première à Nanterre, j’ai paniqué. Les gens éclataient de rire, je ne m’y attendais pas. Mais je me suis laissé porter par le groupe. Maintenant ça va, on a gagné en confiance, grâce à la bienveillance des gens autour. Le plaisir a pris le pas sur la peur. L’essentiel, c’est d’y mettre du cœur, de le faire à sa manière, sans penser au jugement des autres.

CA : Les solos sont un espace de liberté dans un cadre déterminé. On tente d’échapper à notre aliénation aux codes du spectacle et aux codes sociaux, ce qui demande d’être hyperconscient du temps présent, sans être conditionné par le poids du moment. Le finale en groupe est particulièrement libérateur, et l’intérêt de la danse est phénoménal, il faut traverser chaque mouvement, chaque registre, imiter des façons de faire qu’on n’a jamais connues ou qu’on a oubliées, pour les solos d’enfants par exemple. On est dans une physicalité autre, c’est jouissif.

Un solo… Un public en délire… Fantasme devenu réalité ?

ND : Je fais partie d’un groupe de chant théâtral à Montmartre, au cabaret du Lapin Agile. On a présenté des spectacles, j’avais donc une petite habitude de la scène. Je suis également présidente d’une association de chant à Gagny. Alors « fantasme », non… Je suis surtout contente de chanter cette chanson de Dalida, dont je suis fan, devant du monde. C’est Cassita, ma prof au Lapin Agile, qui m’a appris à chanter. Je rêvais d’interpréter cette chanson, et quand elle m’en a jugée capable elle me l’a donnée. À ce moment-là, oui, j’ai réalisé une envie forte. Ce que je fais dans « Gala » est pour moi dans la continuité de ce travail.

Ma famille n’est pas encore venue, pour elle c’est bizarre, je ne suis pas assez bonne pour chanter sur scène… Mais pour moi c’est une grande joie et une grande fierté ! Nous avons vraiment formé un groupe avec les autres participants, c’est un plaisir de se retrouver. Si c’était à refaire, je le referais ! Ça compte, dans une vie, une expérience comme celle-là.

Le public comme boussole

CA : Cette pièce n’existe qu’avec le public, mais dans la fragilité, la fébrilité même pour certains. Les rires peuvent faire peur. La frontière avec le public est complexe chez Bel, l’interprète est libre, mais reste la question de la façon dont le public s’empare de cette liberté. Le spectacle est un observatoire : ce sont beaucoup les réactions des spectateurs qui sont en jeu et font le spectacle.

La loterie des costumes

CA : Chacun est arrivé avec le costume de son choix. Mais être ensemble nous a transformés. Pour moi, l’échange des costumes est une métaphore de l’impact du groupe, des transformations et dépassements qu’il suscite.

ND : Au début, l’échange des costumes, j’étais réticente. Tout n’allait pas m’aller ! Ça me choquait un peu. Mais je me suis habituée, je crains moins le ridicule. Enfin, je garde mes collants et je change seulement de pull, on me le réserve. C’est ma petite combine.

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