Festival Parallèle 2017, ou la glossolalie savante d’artistes majeurs

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Fonder un festival, c’est donner à entendre une « lecture poétique du monde » en travaillant à la « création de souvenirs communs ». Mais c’est aussi et surtout accepter « l’accident et l’instable » pour susciter « du déplacement et de la rencontre ». C’est en tout cas la façon dont l’envisage Lou Colombani, créatrice et directrice du festival Parallèle de Marseille, et il est impossible de lui donner tort. D’autant plus impossible qu’en parvenant à atteindre exactement le point de rencontre qu’elle décrit, elle donne à chacun la preuve de cette nécessité et, à tous, la possibilité de voir le monde.

Mais comment se fait-il qu’un geste si modeste développe une telle puissance ? Parce que oui, ne venez pas chercher ici la dernière pochade de Bob Wilson à 250 000 euros la soirée : giscardien jusqu’au bout des ongles, ce festival n’est riche que des idées qu’il soutient. Des idées, des mots et des images, qui deux mois après la fin des représentations résonnent encore dans le ciel avec la justesse que seule peut revêtir la vérité quand elle est dite. Cette vérité, c’est celle de nos joies et de nos vies, bien entendu, mais aussi celle de nos pleurs et de nos échecs, que les (très) jeunes artistes invités ont su faire entendre cette année avec une habileté pour ainsi dire incroyable. Incroyable, car ainsi que le demande Giorgio Agamben, « comment le sujet peut-il rendre compte de sa propre débâcle ? ». C’est une des problématiques les plus complexes des arts de la scène, et c’est justement celle dont les artistes présents semblent s’être emparés, jusqu’à presque parvenir à y répondre. Privilège de la jeunesse, chacun des créateurs semblait comme habité de la capacité de témoigner qui fait tellement défaut aux installés que nous sommes tous. « Le témoignage, nous dit également Agamben, est une puissance qui accède à la réalité à travers une impuissance de dire, et une impossibilité qui accède à l’existence à travers une possibilité de parler. » Si on s’y tient, c’est peu dire que le geste de ces performeurs semble alors ne faire qu’un avec le bitume dont est faite cette définition du chemin vers la possibilité du témoignage de l’aujourd’hui. Que ce soit Anne Lise Le Gac ou Marion Siéfert, chacune a fait preuve d’une capacité de monstration du réel et de ses tristesses rarement égalée chez les artistes de la scène contemporaine, aussi bien que Sandra Iché et la compagnie Vasistas, qui ont su s’encrer dans la réalité politique sans jamais s’engluer dans ce qu’elle a de plus petit, de plus sale.

Ce Verbe fait chair que la scène abandonne parfois au profit du visible s’est alors incarné pleinement dans chacune des propositions pendant les quelques jours de ce festival hivernal, avec les irrégularités que se doit de recéler un geste si ambitieux. Irrégularité des propositions, bien sûr, mais aussi de la qualité de l’écoute nécessaire, entre autres du fait de la fatigue émotionnelle qu’implique une telle exigence. Soudainement rendus croyants à l’écoute de la parole de ces anges que sont les artistes du festival Parallèle, les spectateurs se doivent en effet de tendre l’oreille et d’être attentifs comme rarement l’occasion leur en est donnée, et c’est une bonne chose, mais ne comprend pas qui veut la glossolalie de l’artiste qui dit le monde. C’est d’ailleurs là que réside tout l’intérêt de cet événement, qui est certainement l’une des propositions théâtrales les plus ambitieuses du moment : nous permettre, si on y regarde bien, d’entrevoir l’esprit du temps, que « personne ne comprend » (1 Co 14,2).

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