Le Crépuscule des dieux

Sentiments connus, visages mêlés
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Difficile de trouver sa place au cœur de ses propres vestiges. Disparaître après vingt-cinq ans de lumière, laisser son rayonnement s’éteindre est un crève-cœur que la troupe de la Volksbühne étale sur le plateau avec amertume et fierté. Le public partage avec complicité la fin de cette histoire commune avec la compagnie du mythique théâtre de Berlin-Est, dont l’avenir, avec le départ de Franck Castorf, son directeur depuis 1992, et la nomination de Chris Dercon, est plus qu’incertain.

Christoph Marthaler, fidèle de la Volksbühne, accompagne avec cette dernière pirouette en forme de pied de nez poétique une sorte de fin de partie. Deux heures ironiques et nostalgiques où s’expriment la reconnaissance de la troupe envers l’art et le public, la mélancolie d’une page qui se tourne, la dénonciation d’une mise à pied radicale.

Anna Viebrock, fidèle scénographe de Marthaler, habille encore le plateau de vide. Le mouvement incessant d’accessoires rythme le ballet des comédiens, fantomatiques ou statufiés. Un musée va accueillir une exposition : des traces de tableaux décrochés sont visibles aux murs ; une immense porte s’ouvre et se ferme – un passage entre deux temps ? – pour permettre au régisseur d’installer quelques vestiges : boîtes et cartons laissent apparaître les comédiens, montrés comme les restes « muséifiés » d’une époque révolue. Mis au placard, ils réinvestissent pourtant le plateau avec le décalage qui fait la marque de Marthaler. Le rythme est, comme souvent, distendu, étendu : il résonne comme un écho aux vingt-cinq ans de service de la troupe. Le temps est ici un nuage de souvenirs, d’émotions, de témoignages. De « peut-être », comme le répètent les acteurs. Qu’on soit mis au placard – les comédiens sont dans des boîtes –, traité comme un chien – ils mangent dans des écuelles –, dégagé comme du mobilier – les chaises marquées du nom des comédiens sont balancées en coulisses –, il n’en reste pas moins l’amour de l’art, la fierté du parcours et la dignité. Haendel, Verdi, Mozart accompagnent les phrases à la portée symbolique que distillent les comédiens dans le long silence qui définit la pièce. « Nous sommes jeunes et beaux, il faut aller de l’avant, ne baisse pas les yeux. » Une voix off – Marthaler ? Le spectateur ? – demande « Encore un petit morceau » avant que les comédiens adressent un ultime « merci ». À la chance d’avoir pu nouer pendant vingt-cinq ans une relation entre l’art et l’homme.

Le spectacle s’étire un peu, il peine à finir, à l’image d’une compagnie qui a sûrement du mal à tourner la page. Il prend parfois des allures d’autoépitaphe flatteuse, mais il n’en reste pas moins le témoignage d’un temps qui s’achève, et avec lui celui de ceux qui l’incarnaient.

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