Festival Short Theatre : états intérieurs

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Pour sa 12e édition, le festival Short Theatre à Rome s’adjoint le sous-titre de « Lo Stato Interiore », comme « une écologie du soi ». Tout un programme. I/O Gazette a passé quelques jours d’une fin d’été romain à découvrir cet événement aussi contemporain que chaleureux.

A l’écart de l’agitation touristique qui noie l’hypercentre historique de la Ville éternelle, Short Theatre se répartit sur deux lieux : la Pelanda et le Teatro India, de part et d’autre du Tibre. Son thème est comme une cartographie de l’intimité en confrontation à son rapport à l’autre. L’antienne rimbaldienne « Je est un autre » déploie ici toute son ambiguïté : s’agit-il d’une définition qui resitue la véritable place du moi, ou d’une équation qui en postule l’égalité avec les autres moi ? Abîme ontologique sans fond, alors autant le creuser dans la bonne humeur. Celle de ces communautés éphémères festivalières, réunies pour 20 minutes ou quelques heures autour d’un objet scénique parfois mal identifié, mais toujours propice au jaillissement d’idées et de sensations nouvelles.

C’est le cas de « Nachlass », par exemple, installation du Rimini Protokoll créée à Vidy en 2016. Sa force est d’avoir réussi à générer un moment d’intense humanité en dépit de l’absence totale de comédiens. C’est par cette absence, justement, que se noue notre lien éphémère avec 8 parcours de vie, représentés dans 8 cabines que l’on explore les unes après les autres (voir la critique de I/O publiée en septembre 2016). Avec « Uber Raffiche », Le collectif italien Motus adapte « Splendid’s » de Jean Genet dans une recréation d’un précédent spectacle de 2016, avec un casting 100 % féminin. Si l’on retrouve l’esthétique rétro-kitsch qui sied à l’univers de Genet, ces « Machine-Cunt Fires » preneuses d’otages sont la version postmoderne et postgender des Johnny, Riton et les autres. Pièce maudite, l’une des moins connues car posthume et reniée par son auteur, elle a été montée en 2015 par Arthur Nauzyciel dix ans après la version historique de Stanislas Nordey. Malgré une chorégraphie parfois approximative et un sens de l’agitation inégal, « Uber Raffiche » parvient à convoquer, au-delà des coups de feu qui ponctuent de long en en large la narration, la force de la parole. C’est elle qui est la véritable conjuratrice de la violence, fidèle en cela à l’intention du dramaturge. Ce rêve masturbatoire prend des résonances très actuelles quand il questionne le sens de cette violence : « Where is the glory in killing people ? », avec, en contrepoint douloureux, la musique de Mozart et de Barbara.

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La Suédoise Alma Söderberg conçoit ses performances comme l’expression de son obsession pour le rythme. Si les modes de représentation varient (DJing, beatboxing, percussion corporelle…), la composition des solos porte toujours la marque du fantasque et de l’ultra-énergique. C’est le cas de « Travail », avec sa fascinante répétition d’occlusives en « p », mais aussi de « Cosas », étonnant objet scénique non identifié. « Cosas » est en partie un retour aux sources du flamenco auquel Söderberg s’est formée, pour mieux déconstruire les formes, réordonner les séquences, mêlant le chant, l’esquisse de mouvements dansés, les boucles répétitives, tout cela dans un joyeux bordel ludique, mais subtilement organisé. Aux antipodes esthétiques, on retrouve le lendemain Naceza Belaza avec son vertigineux « Sur le fil », présenté à Montpellier Danse en 2016. Vertigineux par ses mouvements, d’abord, d’une intensité confondante, chacune des interprètes entrant dans une ronde personnelle, intime, quasiment mystique. Belaza et ses deux comparses, Aurélie Berland et Dalila Belaza, explorent le lâcher prise des corps et les lignes de fuite intérieures en arabesques saisissantes. Le fil, c’est à la fois les lignes de cet espace où elles évoluent, un carré de lumière encadré d’ombres desquelles elles émergent les unes après les autres ; mais aussi ce jeu sur la pénombre (avec d’éphémères moments de pleine lumière) qui nimbe l’ensemble de la composition, lui donnant une dimension fantasmatique ; et enfin le point d’équilibre, toujours précaire, de ces gestes déliés. Surtout, « Sur le fil » est une transe. On parlait de mystique et il y a là une recherche d’extase chorégraphique dervichienne, décuplée par l’utilisation en fond sonore incessant de l’ensorcelant morceau « Your Name / My Game » d’Herman Düne (remixé pour l’occasion). Une performance vitale que l’on pourra retrouver notamment à Charleroi Danse le mois prochain.

Short Theatre se déroule dans des anciens abattoirs réhabilités, et l’esprit du lieu est à l’exact opposé de son passé de boucherie : on y recrée du sens et de la vie au lieu de les détruire (mais le végétarien en moi en rajoute sans doute une couche). L' »état intérieur », c’est aussi le signe de la dimension politique du festival, sa volonté de réfléchir à la possibilité – ou non – de façonner ensemble un futur un peu plus acceptable. Chaque jour, à la Pelanda, des rencontres et des concerts apportent leur petite pierre à cet édifice. Par une synchronicité de calendrier, jouxtant le centre du festival se tient la fête annuelle du journal « L’Unità » (sorte de fête de l’Huma romaine, avec baraques à frites et écran géant pour suivre le calcio), fondé par Gramsci dans les années 20, qui n’est aujourd’hui que le fantôme de lui-même. Symbole de la potentialité du théâtre de prendre la relève comme organe du changement ? Soyons optimistes et exigeons l’impossible !

Short Theatre, Rome, du 7 au 17 septembre 2017

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