Festival de Almada, vers un « théâtre-monde »

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Ce qui frappe, dans cette 35e édition du Festival de Almada, c’est la place de premier plan qui est donnée à la traduction, aux projets tendus entre plusieurs langues et plusieurs pays, dans une folle et vertigineuse emballée des sonorités, des langages et des cultures. Auront en effet résonné deux semaines durant, sur les plateaux de Lisbonne et d’Almada, des spectacles en croate, castillan, slovène, anglais, français, italien, portugais, tirés d’œuvres d’auteurs mexicain, allemand, burkinabé, norvégien ou belge. En cela, ce festival se donne réellement comme le terrain d’expérimentation de ce que pourrait être un « théâtre-monde », qui traverserait les frontières, les cultures et les langues, emportant sur son passage les idéologies et les références culturelles, pour venir toucher un public bien localisé, bien réel, dans un endroit donné – en l’occurrence celui d’Almada, ses habitants, fidèles adeptes du festival, auxquels se mêlent temporairement le public lisboète, les troupes étrangères et les amateurs de théâtre venus des quatre coins du monde.

Ainsi, en l’espace de quelques jours, on aura vu « Colónia Penal », tiré du « Bagne », de Jean Genet, dans une traduction pour la scène de l’acteur Luís Lima Barreto. « Lulu », du dramaturge allemand Frank Wedekind, qui se déroule entre Berlin, Paris et Londres, pièce culte jouée pour la première fois par une compagnie portugaise majeure, celle du Teatro Nacional São João de Porto. « Kalakuta Republik », pièce-manifeste du chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly, en hommage au musicien et activiste nigérian Fela Kuti, inventeur de l’afrobeat, où les slogans politiques, projetés en anglais sur des écrans, servent de trame de fond à la danse et à la musique. « Liliom », du dramaturge hongrois Ferenc Molnár, dans une mise en scène de Jean Bellorini, où l’univers forain, le clown et la musique live imprègnent le spectacle au moins autant que les dialogues. « Isabella’s Room », de Jan Lauwers, pièce bilingue français-anglais jouée par la troupe belge Needcompany, où toute réplique des acteurs a un contrepoint musical ou chorégraphique. « La Réunification des deux Corées », que Joël Pommerat a lui-même montrée à Almada en 2014, montée ici en croate par le metteur en scène italien Paolo Magelli avec la troupe du Gavella Drama Theatre, de Zagreb. Et « Zapiranje ljubezni » (« Clôture de l’amour »), pièce que Pascal Rambert a lui-même emportée dans le monde entier, et dont s’empare ici le metteur en scène croate Ivica Buljan avec le prodigieux couple d’acteurs slovènes Pia Zemljič et Marko Mandič.

Dans chaque spectacle venu de l’étranger, s’ajoute au texte dit par les acteurs le surtitrage en portugais, créant une accumulation de langues et de textes. Le spectateur voit, entend, et lit en même temps. Cette gymnastique est particulièrement saisissante dans le spectacle de Buljan, en slovène, où le duel entre les acteurs, dont le public d’Almada entend les mots sans les comprendre, passe beaucoup par l’expression des corps, les intonations de la voix, mais se déroule aussi, dans ce cas, sur fond de projection du texte de Rambert traduit en portugais. Les acteurs de Bellorini ont savamment joué de ces effets-écran, glissant çà et là une réplique en portugais, transformant un jeu de mots, tournant les barrières de langue en éléments de jeu.

La polyphonie de ce théâtre-monde, on l’aura compris, a aussi à voir avec l’entrelacement des langages dramaturgiques convoqués sur scène, qui créent une véritable polysémie. Dans presque toutes les pièces, la parole interagit avec le cinéma, la danse, le cirque, la musique, les arts plastiques. Dans la mise en scène d’António Pires, le bagne prend des allures de tableau du Caravage. Chez Jan Lauwers, toute réplique des acteurs a un contrepoint musical ou chorégraphique.

Cette tour de Babel du spectacle vivant, bien qu’elle ait ses contraintes techniques, est jubilatoire. Le Festival de Almada semble bien engagé dans la voie d’une mondialité culturelle positive – un décentrement qui pourra progressivement mener à accorder une plus grande place aux auteurs et metteurs en scène féminins et aux artistes extra-occidentaux.

On peut d’autant plus saluer ce parti pris exigeant et engagé de la programmation au su des problèmes budgétaires connus par le festival cette année (voir l’édito de Rodrigo Francisco, son directeur, sur les coupes drastiques imposées par l’État portugais), qui nous rappellent à point nommé que l’altruisme et l’ouverture des frontières ne sont pas nécessairement conditionnés par l’opulence matérielle.

Festival de Almada, Lisbonne, du 4 au 18 juillet 2018.
https://ctalmada.pt/category/35-festival-almada/

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